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Au plus près des crocos de Cozumel

Par : Julien Chapuis, le 14 Mai 2013 à 19:46

Etudier les crocodiles pour mieux les protéger

Simple à dire ! On ne connait pas tant de choses que ça sur les crocos et particulièrement sur le crocodile américain (Crocodylus acutus) qui est aujourd'hui menacé d'extinction tout comme le crocodile de morelet (Crocodylus moreletii), autre espèce présente au Mexique.
La vente de la peau de ces sauriens, réputée de très grande qualité, sur le marché international de la maroquinerie a entraîné leur disparition progressive. Certaines populations de la péninsule du Yucatán ont même complètement disparu.

Détail de la peau du crocodile américain, malheureusement très prisée en maroquinerie.

Deux grandes solutions sont mises en avant à l’heure actuelle : la première est de remédier au braconnage de crocodiles sauvages par la création d’élevages ; la seconde consiste à développer des programmes de reproduction en vue de réintroduire des individus dans des endroits stratégiques où les populations sont menacées voire éteintes.

Cozumel, ses lagunes aux eaux cristallines, ses plages de sable blanc et ses crocodiles américains

Quel meilleur endroit que l'île de Cozumel pour l'étude du crocodile américain ? Le reptile s'y retrouve parfaitement. Tout y est : la mangrove pour s'abriter, les plages de sable pour creuser un nid, les lagunes pour s'alimenter et le soleil pour réguler sa température, animal à sang froid oblige.

Vue depuis le phare de la réserve de Punta Sur, habitat privilégié pour le crocodile américain.

Le Dr Pierre Charruau, lui aussi, s’y retrouve bien. Il est le seul spécialiste crocodile à étudier la population de Cozumel et selon lui, ‟ en savoir plus sur l’écologie et le comportement de cette population insulaire permettrait d’établir des comparaisons avec d’autres populations insulaires et côtières. Sur le long terme, cela permettrait de mieux connaître l’espèce et par extension de la protéger plus efficacement ”.

Pierre se fait une joie de partager son travail avec nous et  nous réserve un programme de choc !

Jour 1 : mise en bouche

Pour nous ménager, nous le comprendrons le lendemain, Pierre nous emmène dans le parc de Chankanaab où plusieurs crocodiles ont été capturés dans la lagune voisine en vue d’être étudiés, puis relâchés.

Là dans deux bassins, une dizaine de petits crocodiles, jusqu’à 1m20 tout de même, vaquent à leurs occupations. Allez, on enjambe la barrière, « pas de problème avec ses petits crocodiles », nous lance Pierre. Nous voilà rassurés…Il faut y aller, y’a du boulot ! Les enfants de la fondation, eux, n’ont aucune appréhension. Pieds nus, ils vont à la pêche aux crocos ! C’est l’agitation dans le bassin, les sauriens fuient les enfants, en vain. Une minute aura suffi à Chan Chan (Rq. nom de famille d’origine maya d’une des enfants qui signifie ‟tout petit”) pour attraper un premier croco à mains nues, trop facile…

Un jeune crocodile sous les yeux de Pierre et des enfants de la fondation.

Au tour de Pierre. Le jeune reptile passe entre ses mains expertes pour une batterie de mesures et un marquage bien sûr. Trois entailles indolores au niveau de la queue suffisent à identifier l’animal, il devient le numéro 191 de la population de Cozumel. L’ensemble de ces mesures est essentiel pour suivre la croissance des crocodiles lors de recaptures. En effet, ‟ J’espère recapturer plusieurs fois les individus marqués pour suivre leur croissance et leur évolution physiologique. Ces données me permettront d’en apprendre plus sur l’écologie des différentes populations que j’étudie. Elles représentent également des indicateurs robustes de l’état de santé des sauriens et par extension du bon équilibre de l’écosystème dont ils font partie ” nous indique Pierre tout en auscultant le jeune individu qu’il tient.

Le Dr Charruau réalise la mesure de la largeur de la gueule de ce jeune individu.

A ce titre, le rôle écologique joué par le crocodile est sous-estimé. Non seulement, en tant que top prédateur, il régule les effectifs des autres espèces présentes au sein de la chaîne alimentaire, mais il façonne aussi son environnement. En se déplaçant, il crée des couloirs d’eau entre les lagunes et forment des trous d’eau, ou ‟ alligator holes ”, véritables réservoirs de biodiversité en saison sèche.

Revenons à nos mesures de petits crocos. ‟ Tiens Barbara, tu peux prendre le croco deux minutes ? ” dit Pierre. ‟ heu, oui, bien sûr ... ” ‟ Tu n’as rien à craindre, tout se passera bien, à cet âge, un crocodile ne peut pas encore t’arracher un doigt ” ajoute Pierre un brin blagueur. Puis c’est le tour du 2ème, 3ème, 4ème et 5ème croco, simple formalité. On aide Pierre avec les mesures, les écailles dans l’alcool, les pesées… tout ça en manipulant les crocodiles, de plus en plus aisément.

420 g à 1 an, dans 20 ou 30 ans, il pèsera 500 fois plus lourd !

Pesée d'un individu plus âgé (5ans), quelle différence de taille et de poids ...

‟ Prêts pour demain ? Je veux capturer le gros ! ” Pierre est tout excité, il y a ce nouvel arrivant au parc fraîchement capturé dans la lagune à proximité. ‟ Ce sera le plus gros que je capture ” annonce-t-il avec fierté. Si on y arrive, bien sûr ! On va voir le fameux reptile et en effet, il est gros, très gros. Il s’agit d’un mâle d’environ 3m30 et de près de 300 kilos. Il partage le bassin avec un autre mâle, moins imposant mais de 3m tout de même. Ce ne sera pas pour aujourd’hui, préparation oblige et ce n’est pas mince à faire !

Jour 2 : en mode crocodile hunters

Capture n°1 : le phénomène

Nous y voilà, l’heure de la grande capture est arrivée. Une équipe de choc est recrutée : 5 hommes forts en plus de Pierre, ce ne sera pas de trop. Pierre est aux commandes, il tient une perche qui se termine par un nœud coulant. Les autres ont des cordes, du scotch, des bâtons. Chacun son rôle. Le nôtre, c’est d’être au premier rang pour documenter au mieux l’intervention. Notre rythme cardiaque à ce stade est déjà bien au-dessus de la moyenne.

Voilà la bête : 3m30 pour 300 kg, mélange étonnant de tranquilité et de puissance.

Le phénomène est au repos, sur le sable. Il voit l’agitation autour de lui, ne bouge pas d’une écaille. Pierre approche tranquillement le nœud coulant de sa gueule et tente de passer le tout autour de son cou. Aïe, ça coince ! Le crocodile est plaqué contre le sol, la corde ne passe pas sous son cou. Il va falloir lui faire remonter la tête. Hector, directeur du département d’éducation environnementale de la fondation des parcs et musées, s’en charge. Il saisit une grande perche en bambou et la glisse sous le cou du croco, puis fait levier pour lui faire lever la tête. Une fois, deux fois, trois fois, zut, la perche cède sous le poids de l’animal. Pierre a tout de même réussi à avancer le nœud un peu plus loin, mais il manque une grosse dizaine de centimètres. Hector s’y retente, toujours avec la perche en bambou. Encore un effort et le nœud sera autour de son cou. Le croco n’aime pas ça, il entrouvre la gueule et vagit (Rq. le vagissement est un cri rauque émit par le crocodile, c’est une sorte d’intimidation ou de plainte).

Pierre en profite pour serrer le nœud qui est finalement bien placé. Le cou saisi, le saurien bondit en menaçant la gueule ouverte. Il se débat. Pierre ne lâche rien tout en restant à distance. Il est aidé par deux autres hommes qui enroulent progressivement l’autre extrémité de la corde autour d’un palmier. Le croco entame alors une série de rotations à l’aide de sa queue. Sa puissance est impressionnante ! Nous sommes à quelques mètres de l’animal quand il parvient tout à coup à se libérer. Palpitations extrêmes, nous faisons un bond en arrière histoire de se mettre à l’abri, heureusement le reptile choisit de retourner à l’eau.  Notre cœur, à ce stade, a probablement atteint ses limites de fonctionnement, excellent exercice cardio-vasculaire !

Capture n°2 : plus petit, vraiment ?

Ah, quel dommage, si proche du but ! Toutefois, Pierre ne veut pas en rester là. Il a besoin de données sur ces crocodiles, surtout de cette taille. Il décide donc de tenter l’aventure avec l’autre mâle qui occupe le même bassin, plus petit certes mais pas moins agressif. Vite, il est juste à côté. Deux lancers de lasso feront l’affaire. Sa gueule est saisie. ‟ Plus ils se débattent, plus ils s’épuisent, il faut juste être patient avec les crocos, c’est là que l’expérience rentre en compte. ”  témoigne Pierre à l’issue de la capture. Il en aura fallu de la patience tant le croco aura vendu chère sa peau jusqu’à ce que Pierre ne puisse saisir sa gueule et que 3 autres hommes l’immobilisent.

Barbara participe également à l'immobilisation du reptile lors des mesures.

A tour de rôle !

Comme pour les jeunes individus la veille, l’imposant animal est soumis à un examen poussé. Verdict : 2m96 ! C’est bien le plus gros croco que Pierre est attrapé mais ‟ ce n’est pas encore un individu de 3m ” ajoute-t-il un peu frustré.

Le croco désormais immobilisé, Pierre peut passer aux mesures.

A charge de revanche, nous partirons à la nuit tombée pour la lagune de Punta Sur  à la recherche de crocodiles.

Capture n°3 : captures de nuit dans la lagune

Finies les captures en captivité, place au milieu sauvage. Il est 22h quand nous partons à la recherche des crocodiles de Punta Sur à bord d’une embarcation. Le procédé est assez simple nous annonce Pierre ‟ Je vais me placer à l’avant du bateau, muni d’un projecteur et balayer l’horizon avec le faisceau lumineux. Vous verrez, des points rouges apparaîtront dans la mangrove, à plusieurs dizaines de mètres, ce sont les yeux des animaux peuplant la lagune”. Fascinant ! Nous nous postons derrière Pierre, semblable à un phare dans la nuit, prêts à déclencher nos appareils photo à la moindre alerte. Nous scrutons l’eau de gauche à droite, de droite à gauche, à la recherche de ces fameux points rouges. En voilà deux qui se détachent clairement dans le décor dessiné par la mangrove. S’agit-il d’un crocodile ? Pour le savoir, Hector fait glisser l’embarcation en direction de l’animal. Difficile de le discerner tellement les racines de palétuviers se croisent et s’entrecroisent. Pourtant, nous le savons, il est là, dissimulé quelque part. Enfin nous l’apercevons, à quelques mètres de l’embarcation, les écailles de sa queue miroitant sous la lumière du projecteur. ‟ Je vais tenter de l’attraper mais je ne veux pas me tremper ” nous lance Pierre juché à l’avant du bateau. Plus nous approchons du saurien plus il s’éloigne dans la mangrove, impossible de l’atteindre sans descendre dans la lagune.

Ce n’est que partie remise, des yeux nous observent non loin de là. Nous naviguons à leur rencontre. Les poissons aiguilles accompagnent notre course, tantôt dans l’eau, tantôt dans l’air, l’un d’entre eux finissant d’ailleurs sa course dans notre bateau. C’est alors qu’un spectacle saisissant s’offre à nos yeux : la bioluminescence. Il est le résultat de la symbiose entre des bactéries et des poissons marins qui ont la capacité de contrôler l’émission lumineuse des micro-organismes présents à la surface de leur peau. Quelle beauté ! Le balai incessant des poissons dessine des traits de lumière dans l’eau couleur encre de la lagune et accompagne notre chemin jusqu’aux tâches rouges.

Elles appartiennent encore une fois à un crocodile et cette fois-ci pas question de le manquer. Pierre s’allonge à l’avant de l’embarcation, les bras tendus en direction du jeune reptile qui tente de se  dissimuler au fond de l’eau. Peine perdue, Pierre le saisit au niveau du cou et le remonte à bord. Un bout de scotch autour de la gueule pour empêcher tout risque de morsure, Pierre peut maintenant débuter sa batterie de mesures habituelles.

Claudia, une des jeunes de la fondation, participe aux mesures effectuées par Pierre.

Deuxième capture de la nuit, ce petit croco passe entre les mains expertes de Pierre.

Bilan de la nuit : 22 observations de crocodiles, 2 mesures et marquages, pas mal !

De l’appréhension à la fascination

Arrivés à Cozumel avec une légère appréhension concernant cet animal dépeint comme agressif et dangereux, nous sommes ressortis métamorphosés de ces diverses expériences. Loin de ce portrait peu reluisant, nous avons découvert un animal fascinant, mélange incroyable de tranquillité et de puissance. Le Dr Charruau nous aura permis d’approcher au plus près du saurien et de saisir toute la complexité de ses mœurs et de son rôle clef au sein des écosystèmes. De l’appréhension est née la fascination, nous voilà désormais croco-dépendants ! Nous nous réjouissons d’ailleurs de retourner à leur contact dans quelques jours. Ce sera cette fois au Belize sur l’île d’Ambergris Caye pour de nouvelles captures, de jour comme de nuit.

A bientôt donc pour nos nouvelles aventures en compagnie des crocos !

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