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El Salvador en état d'urgence

Par : Julien Chapuis, le 02 Août 2013 à 00:16

Pays au territoire le plus réduit mais également le plus densément peuplé d’Amérique centrale avec 330 habitants au km², El Salvador se heurte à l’érosion progressive de sa biodiversité et de ses habitats naturels. Face au manque d’implication des institutions gouvernementales d’avantage préoccupées par le développement de l’industrie du café et du tourisme, une poignée d’hommes et de femmes s’engage pour maintenir et protéger les 3% du territoire encore occupés par des zones naturelles. C’est leur combat que nous vous présentons ici.

Etat d’urgence au Salvador

Densité, c’est le premier mot qui nous vient à l’esprit quand il s’agit de définir El Salvador. Pourquoi ce mot plus qu’un autre ? Car il est à l’origine des maux qui secouent le pays et son environnement depuis des dizaines d’années. L’urbanisme et l’agriculture intensive gagnent chaque jour un peu plus sur les zones sauvages, polluent les sols, l’eau et l’air, la chasse et le braconnage conduisent à la diminution progressive de la faune sauvage. Aujourd’hui El Salvador se trouve dans une impasse, seuls 3% de son territoire sont occupés par des zones naturelles, le reste se compose de 17% de zones urbanisées et de 83% de terres agricoles (maïs, café, canne à sucre, élevage).

Les parcs nationaux del Imposible, de los Volcanes et de Montecristo sont les derniers bastions de la nature salvadorienne. Ilots de biodiversité au cœur des terres agricoles, leur équilibre est mis en péril par la fragmentation soutenue de l’habitat.

Une partie du parc El Imposible, le plus vaste et le plus riche îlot de la biodiversité salvadorienne

Plusieurs dizaines de kilomètres de zones anthropisées séparent ces 3 parcs et ce manque de connectivité pourrait conduire à leur perte. Sans lien entre ces différents écosystèmes, les espèces, les individus et les gènes ne peuvent plus migrer et c’est donc le maintien de populations viables qui est en question. Comment faire alors pour connecter ces zones séparées les unes des autres par plusieurs dizaines de kms de terres agricoles ?

SalvaNATURA

La réponse est simple, sa mise en œuvre des plus compliquées : utiliser les terres agricoles comme support à la biodiversité et à la sauvegarde des espaces naturels. C’est ce que s’efforce de faire la fondation SalvaNATURA depuis plus de vingt ans.

La mission de la fondation SalvaNATURA

Conscient de l’importance de l’agriculture dans son pays et de son rôle à jouer, Alvaro Moises, directeur exécutif de la fondation a choisi de développer l’action de SalvaNATURA autour de 2 axes complémentaires.

Investigation scientifique

Plusieurs études menées par la fondation ont montré que les plantations de café constituent le premier écosystème pourvoyeur de services écosystémiques au Salvador. Ce type de culture qui se développe sous le couvert de la canopée permet l’implantation d’autres formes de végétation et laisse place à une certaine biodiversité. Cette fonction de “ corridor biologique ” encore sous-estimée de la culture du café est une découverte de poids pour SalvaNATURA et un point de départ pour rétablir une connexion entre les différents parcs nationaux du pays.

Un plant de café sous le couvert de la végétation dense

Soutien à l’agriculture durable et raisonnée

Cet engagement était inévitable mais également très astucieux. D’une part, les standards et les certifications octroyés par SalvaNATURA règlementent la production du café, d’autre part les fonds générés profitent directement aux programmes de conservation développés par la fondation. Avec à ce jour 20% de la production nationale placés sous sa certification, SalvaNATURA a réussi son pari. Les plantations de café qui séparaient il y a peu les parcs nationaux del Imposible et de los Volcanes jouent désormais un rôle de passerelle verte indispensable à la migration des espèces entre ces 2 parcs (ex. la harpie huppée, Morphnus guianensis, présente uniquement à El Imposible il y a quelques années, niche désormais à Los Volcanes).

Espaces préservés, espèces à conserver

La gestion des espaces naturels est sur la bonne voie, désormais SalvaNATURA s’attaque à la problématique des espèces animales menacées, et cette fois elle n’agit pas seule.

Programme Ara macao

Comme à Palenque au Mexique où nous visitions le programme de réintroduction d’Aluxes, le Ara macao a disparu des forêts salvadoriennes depuis plus de 60 ans. Pourquoi choisir alors de réintroduire une espèce qui a disparu de cette région depuis si longtemps ?

  1. Sa présence au Salvador est légitime. Les études menées par SalvaNATURA montrent clairement que l’espèce occupait la zone du parc national El Imposible dans le passé, qu’elle est capable de coexister avec les autres espèces de perroquets présentes dans le parc et que les ressources y sont suffisantes pour son maintien et sa nidification (les aras nichent dans les cavités d’arbres en hauteur)
  2. Un rôle écologique majeur à jouer. Le Ara macao se nourrit en majeure partie de fruits et de noix, se faisant il participe à la dissémination des graines et au maintien de la diversité floristique au sein de la forêt.
  3. Une espèce porte-drapeau et parapluie. Sa réintroduction mettra la lumière sur le parc El Imposible et profitera à l’ensemble des espèces qu’il abrite.

Démarré depuis peu, le programme vise à réhabiliter des oiseaux issus du marché noir pour qu’ils deviennent les individus reproducteurs à la base du programme de réintroduction. Dans cet effort SalvaNATURA collabore avec la Cocotera, un écoresort de Barra de Santiago qui fournit l’enclos nécessaire aux animaux.

La plage devant l'écoresort la Cocotera à Barra de Santiago

Nous sommes allés visiter cette installation, elle offre un environnement de qualité aux aras même si elle manque d’enrichissement pour le moment. Les deux aras macao qui occupent l’enclos réapprennent petit à petit le vol, l’évolution de leurs aptitudes et de leur état physique est des plus encourageants.

Un des deux aras macao dans l'enclos de la Cocotera, en phase de réhabilitation après avoir échappé au traffic illégal

Ce projet n’en est qu’à ses débuts mais il prouve qu’une prise de conscience est en marche au Salvador. Bien sûr cet hôtel profite de l’image du macao comme argument de vente mais à qui profite finalement cette initiative ? A des oiseaux qui vont rejoindre leur milieu naturel, qui vont regagner leur liberté.

Programme tortues marines

Je parlais un peu plus haut d’espèce porte-drapeau, avec les tortues marines cette notion prend tout son sens. SalvaNATURA en lançant un programme d’incubation et de relâche de tortues imbriquées (Eretmochelys imbricata) cherche également à protéger les côtes et la mangrove environnante de la baie de Jiquilisco, zone de nidification la plus importante d’Amérique Centrale pour cette espèce. Comme pour les aras macao ce projet débute à peine, les infrastructures commencent tout juste à voir le jour mais le soutien international est déjà présent avec ICAPO (Iniciativa Carey del Pacifico Oriental) qui collabore à la mise en place du programme.

Zone de mangrove (ici des palétuviers rouges), écosystème tampon et primordial à la survie de nombreuses espèces

A la découverte de la mangrove en lancha

Conserver une espèce menacée pour protéger un habitat et l’écosystème qui y est lié, c’est la nouvelle direction prise par SalvaNATURA, Conserv-Action ne peut que s’en féliciter, nous partageons la même vision de la conservation.

Envers et contre tous

Nous ne pouvions finir cet article sans mentionner l’engagement d’un homme croisé sur notre route, Tom Pollak. Tom n’est ni scientifique, ni membre d’une organisation de conservation, il est propriétaire de l’hôtel Tortuga Verde sur la côte pacifique du Salvador. Pourtant Tom s’est fixé une mission, faire tout ce qui est possible pour protéger cette zone entre océan, plage et mangrove. Seul contre tous, il se bat pour que cessent la récolte des œufs de tortue sur les plages, la consommation de ces œufs dans les restaurants et les hôtels voisins, les incendies volontaires de la mangrove, les arrangements frauduleux entre les autorités et les propriétaires terriens qui saccagent la zone. Alors il lutte avec ses armes, il achète les œufs de tortues aux braconniers, lance son programme de relâche des tortues marines, met sur pied son service de sécurité privé, crée un programme télévisé pour dénoncer ces agissements et alerter l’opinion publique.

Tom Pollak, directeur de l'hôtel La Tortuga Verde

C’est aussi le devoir de Conserv-Action que de soutenir ce type d’initiatives personnelles, pleines de courage et de conviction. L’engagement de Tom Pollak est entier, peut-être trop entier pour certains, comme l’est le personnage, mais n’en est pas moins admirable. Nous tenions donc à le mettre en lumière et à vous faire part de la situation dramatique de cette région du Salvador. Pour plus d’informations n’hésitez pas à consulter le site internet de la Tortuga Verde ou à passer quelques jours là-bas lors d'un voyage au Salvador. 

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