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Les derniers vestiges du Salvador sauvage

Par : Julien Chapuis, le 06 Août 2013 à 08:00

La découverte de la biodiversité d’un pays rime souvent avec challenge sportif. La faune sauvage n’est évidemment pas à portée de main et ce sont souvent de longues heures de marche sur terrain plus ou moins difficile qui nous permettent d’appréhender toute la richesse d’un lieu.

Barbara en pleine ascension du volcan Santa Ana, une bonne illustration de terrain difficile.

Cette expédition prend un tournant encore plus aventurier que nous l’avions imaginé au départ. Est-ce un souci, nous direz-vous ? Bien au contraire. Les treks, bivouacs et autres randonnées nous ont jusqu’alors permis de savourer des moments si privilégiés au contact de la faune sauvage, immergés dans la forêt dense ou submergés par l’immensité des grands espaces. La découverte du Salvador ne nous a pas déçus. Nous avons parcouru le pays de la côte pacifique jusqu’au plus haut point, en passant par les champs de café, de maïs et de canne à sucre. Retour sur nos expériences salvadoriennes.

Contexte et mise en garde …

Nous nous sommes rendus dans deux parcs nationaux, El Imposible et Los Volcanes. Ces deux espaces naturels sont co-gérés par la fondation SalvaNATURA, à laquelle nous avons consacré un article (voir par ici).

Question sécurité, il n’est pas conseillé de s’aventurer seuls dans ces parcs. Des groupes ont pris pour habitude de voler les visiteurs et de les dépouiller de leurs appareils photo, de leur argent voire même de leurs chaussures… Il est possible de faire les ascensions avec des policiers, arme automatique à la main. La fondation SalvaNATURA a préféré nous mettre à disposition des gardes des parcs, qui en plus d’assurer notre protection, cette fois-ci machette à la ceinture, connaissent la faune et la flore qui les entourent.

Le parc El Imposible

Pourquoi ce nom ?

La réponse est assez simple. El Imposible, l’impossible en français, n’est autre que le territoire le plus difficile d’accès du Salvador. Le parc se compose de multiples cerros (monts), ravins et falaises, le tout recouvert d’une végétation extrêmement dense. Le siècle dernier, seuls nombreux sont ceux ayant perdu la vie en tentant la traversée del Imposible. Depuis 1968, routes et ponts ont vu le jour dans cette zone reculée qui a acquis le statut de parc national en 1989.

Pourquoi est-ce un endroit si particulier ?

Cet ensemble de cerros est à l’origine de l’extraordinaire diversité d’habitats qui composent le parc. Sur 4000 hectares, de 300 à 1450 m d’altitude, on peut ainsi traverser de nombreux microclimats et microhabitats à l’origine d’une importante biodiversité. On répertorie près de 1000 espèces de plantes et pas moins de 100 espèces de mammifères, 300 d’oiseaux, 600 de papillons, 44 de reptiles, 13 de poissons et 11 d’amphibiens. Un vrai paradis pour les naturalistes !

A la découverte del Imposible avec Eliberto

Nous avons passé trois jours sur place avec un guide chevronné, ancien garde du parc, un vieux de la vieille qui a le cœur solide et la tête bien remplie, une bible naturaliste ambulante. Eliberto a travaillé pendant 25 ans à El Imposible et en connait les moindres recoins.

Eliberto, un guide d'exception et un sacré personnage qui nous a fait partager tout son savoir sur la faune et la flore del Imposible.

Dès notre arrivée, nous sommes partis pour une rapide marche d’exploration en sa compagnie. Pour tout vous dire, nous cherchions la fameuse Agalychnis moreletii, rainette aux yeux noirs. Cette espèce en danger critique d’extinction (IUCN) se trouve à El Imposible.  Quelle chance de pouvoir l’observer. La réalité du terrain nous rattrape bien vite, après 2 heures de marche, la grenouille ne se montre toujours pas. Nous rentrons au camp, bredouilles. C’est aussi ça la vie de naturaliste, les belles découvertes se méritent et laissent souvent place aux désillusions ou à des rencontres inattendues.

Crapaud jaune, une belle surprise croisée lors de notre prospection nocturne.

Cette première excursion nous a toutefois permis d’en apprendre plus sur les particularités de l’endroit. Eliberto n’hésite pas à sortir des sentiers battus, nous remontons le cours des torrents à la quête d’amphibiens, nous nous enfonçons dans la forêt pour y découvrir plusieurs plantes endémiques du parc, l’amarante et l’orchidée Guaquito.

L'orchidée Guaquito, espèce endémique du parc El Imposible.

Le terrain est par moment extrêmement glissant, Julien l’expérimente en gravissant le pan d’une cascade, la chute est contrôlée, l’appareil photo et la micro caméra épargnés, c’était juste ! Après quelques heures, c’est déjà l’aventure, cela promet pour le lendemain. Nous avons prévu de partir pour la journée à la découverte de différents écosystèmes del Imposible.

En plein coeur de la forêt, sur les pentes glissantes d'un torrent, Julien peut en juger ...

Un bon diner au réchaud, une nuit dans la moustiquaire, un gros petit déjeuner, il est 7 heures, nous voilà fin prêts pour attaquer la randonnée. Notre parcours suit le rythme de nos rencontres avec la faune et la flore du parc, autant dire que les haltes d’observation, d’identification et de photographie ont été nombreuses.

Le scarabée doré (Pelidnota strigosa), une beauté difficile à dénicher !

La fleur de la cane du Christ (Costus comosus, famille des Zingiberaceae) aux propriétés médicinales.

Je ne l’ai pas encore mentionné mais Eliberto est aussi un spécialiste de la survie en forêt tropicale, nous en avons rapidement fait l’expérience, gustative !  Muni de sa machette, le vieil homme coupe, pelle, décortique tout ce qui se trouve sur son passage. Partis avec une légère collation pour la journée, nous n’avons pourtant pas manqué de nourriture. A maintes reprises nous avons dégusté fruits, feuilles et autres tiges, un délice, enfin ça dépend. Il y a eu les valeurs sûres comme les mangues ou la noix de coco obtenue après une lutte acharnée entre Julien et un cocotier récalcitrant et il y a eu les découvertes culinaires. Les cocotes et leur arrière-goût de saucisson, le cœur de palme et son amertume qui décolle les papilles, la fleur de pacaya et sa saveur prononcée de bière, ces dégustations certes atypiques n’ont pas été des plus concluantes.

Julien en plein lutte avec un cocotier, objectif : décrocher une noix de coco à l'aide d'une perche de bambou de plus de 5m.

Sur un total de 9,5 kms et 7 heures de marche, jusqu’à 951 m d’altitude au sommet du cerro Leon, nous sillonnons les pistes del Imposible avec la clef de belles rencontres.

Barbara profite du panorama offert par le Cerro Leon sur le reste du parc El Imposible.

Nous retiendrons le groupe de coatis surpris en plein repas et les imitations vocales hilarantes d’Eliberto qui s’en suivirent, les vols d’urubus à tête rouge et d’urubus noirs au-dessus de nos têtes, l’observation du majestueux et rarissime vautour pape ainsi que les motmots, pics, colibris, coucous et manakins…sans oublier une myriade d’insectes.

Un urubu à tête noir (Coragyps atratus) planant au-desus de nos têtes au Cerro Leon.

Un papillon pour le moins cryptique.

Les miones adoptent un moyen de défense original, ils projettent un liquide toxique dans les yeux de leurs prédateurs.

L’atmosphère est étouffante sous le couvert de la canopée, nous profitons d’une dernière halte près d’une cascade pour se rafraîchir avant d’entamer l’ultime ascension jusqu’au camp.

La fraîcheur d'une cascade tropicale, quelle aubaine après ces 7h de marche en forêt.

Devant nous se dresse une suite interminable de marches, nous ne pouvions rêver mieux pour boucler cette randonnée, les derniers mètres nous paraissent interminables, les dernières marches infranchissables. Ca y est nous y sommes enfin, plein les jambes, mais surtout des images plein les yeux, nous passons le reste de la journée à identifier les espèces photographiées le long de notre randonnée. Il n’est pas encore temps de se reposer.

Julien et Eliberto en plein travail de détermination des espèces observées lors de notre sortie.

 

Le parc Los Volcanes : les volcans aux trois couleurs

Quelques jours plus tard, ce sont trois ascensions qui nous attendent au parc Los Volcanes. Trois volcans très différents qui forment un paysage surprenant.

Dans l'ordre, le vocan Santa Ana, le cerro verde et le cerro negro, 3 colosses volcaniques qui se font face dans un décor époustoufflant. 

Le volcan Santa Ana

Le volcan Santa Ana domine le tout, à 2381 m, c’est le plus haut volcan du Salvador. Pas moins de 10 kms et 3 h de marche nous seront nécessaires pour le gravir. Avec le dénivelé le rythme de marche est élevé, ce n’est pas pour nous déplaire. Nous sommes subjugués par l’activité volcanique encore vivace du Santa Ana, par les champs d’agaves géants qui recouvrent ses flancs et par la beauté des insectes à cette altitude et dans cet environnement si exigeant.

Les Agave parvidentata, espèce d'agave endémique du Salvador, recouvrent les flancs du volcan Santa Ana.

La diversité du vivant nous surprendra toujours, cet insecte, Calligrapha serpentina, vit à 2381m autour cratère du volcan Santa Ana.

Que dire alors de l’extraordinaire paysage au sommet : un lac de couleur émeraude a pris place au fond du cratère suite à la dernière éruption du 1er octobre 2005. Les fumerolles visibles sur le pourtour du cratère nous rappellent que le colosse volcanique peut se réveiller à tout moment. Les couches de sédimentation se succèdent dans un camaïeu de rouges et d’ocres. Le ciel plus bleu que bleu et les nuages, plus blancs que blancs, passent à 100 à l’heure au-dessus de nos têtes, leurs ombres dansant à la surface de l’eau émeraude.

Le cratère du volcan Santa Ana, un joyau couleur émeraude.

Quelle vue, un souvenir inoubliable que nous sommes heureux de partager avec vous chers lecteurs !

Les forces telluriques qui animent encore le volcan Santa Ana sont à l'origine de cette stratification spectaculaire.

Le spectacle ne s’arrête pas là. Nous profitons d’une vue panoramique sur les deux volcans voisins ainsi que sur le lac de Coatepeque en contrebas. Le vert du cerro verde, le noir du cerro negro et le bleu du lac s’opposent dans un tableau époustouflant qui rend ce lieu unique en son genre. La température avoisine les 5 ou 6°C, le vent souffle en rafale et le soleil est à son zénith. Malgré les conditions nous parvenons à rester une heure au sommet, un temps nécessaire pour capter la beauté de ces moments en photo et vidéo.

Voilà la vue qui nous attend si l'on détourne notre regard du cratère, une vue panoramique sur le lac Coatepeque, à couper le souffle !

Le volcan Izalco ou cerro negro

Au lendemain de notre ascension du Santa Ana, nous partons à la découverte des deux autres volcans qu’abrite le parc. Nous débutons notre marche en direction du volcan Izalco qui culmine à 1952 m. Il se distingue facilement par sa forme parfaitement conique et la couleur charbon des roches volcaniques et des laves qui recouvrent ses flancs.

Le volcan Izalco ou cerro negro, il suffit d'observer son cône parfait pour comprendre d'où vient son nom
Au pied du volcan Izalco parmi les champs de lave, témoins d'une activité volcanique pas si éloignée de nous.

L’ascension fut délicate, la descente dangereuse. Julien totalisera une chute plutôt violente en courant autour du cratère et une jolie glissade en pleine descente dans la poudre volcanique. J’en ris encore sachant, bien évidemment, que ses blessures sont minimes. Je ne suis pas en reste cela étant car les prochaines heures seront un calvaire pour moi. 

Le cerro verde

Pas le choix, il nous faut redescendre l’intégralité du cerro negro pour atteindre le cerro verde. Nous voilà donc en mission, puisque le cerro verde, lui, culmine à 2030 m. Ce sera l’une des pires randonnées de l’expédition. La succession interminable de marches et de lacets en est la cause. Après avoir certainement pris une insolation la veille au sommet du Santa Ana et sur les coups de midi aujourd’hui en haut du cerro negro, j’accuse le coup, la fatigue n’aidant pas. Plus nous avançons plus les marches semblent s’écarter les unes des autres et se dérober sous mes pas, je vacille, je titube, bref, je suis au bord de l’évanouissement. Heureusement, le cerro verde est entièrement couvert de végétation. Julien et Lionel, le garde qui nous accompagne, souffrent aussi ! Julien me force à m’asseoir et à reprendre mon souffle avant d’entamer la dernière partie de l’ascension, l’ascension de l’enfer. Elle se termine après 45 min d’un effort surhumain. Nous parvenons au camp après ces 2 ascensions, 6h et plus de 9 kms de marche.

Un rrepos bien mérité après 2 jours poncutés de 3 ascenscions de volcans.

 

Golfe de Fonseca

Entre nos deux visites des parcs, nous n’avons pas perdu une once de temps et sommes partis à la découverte du golfe de Fonseca avec Hector Cardoza, un biologiste du ministère du tourisme salvadorien, l’occasion parfaite d’appréhender un autre type d’écosystème au Salvador, les abords côtiers du Pacifique. Nous y avons fait la rencontre de plusieurs pêcheurs. Ces personnes sont les plus directement affectées par la détérioration de l’habitat, leur survie étant intimement liée aux stocks de pêche. A Fonseca, on vend le poisson à 30 centimes d’euro le kilo ! La zone humide est protégée dans le cadre de la convention Ramsar mais la situation unique du golfe, à cheval sur 3 pays (El Salvador, Honduras et Nicaragua) ne facilite pas le contrôle des activités de pêche et d’élevage de crevettes, véritable fléau pour la région et sa biodiversité. Si la situation perdure c’est l’intégralité de ce fragile écosystème entre océan, côte et mangrove qui sera bouleversé.

Un vol de spatules rosées (Platalea ajaja) au-dessus du golfe de Fonseca, un exeple parmi tant d'autres de la biodiversité en péril dans cette zone unique en son genre.

C’est également grâce à Hector que nous avons rencontré Tom Pollak, un fervent défenseur de l’environnement dont une partie de l’article «  El Salvador en état d’urgence »  lui a été consacré.

Quoi de mieux pour terminer cette découverte que de nous rendre au point le plus à l’est du Salvador, punta Chiquiril. Nous contemplons les côtes du Honduras et du Nicaragua qui se dessinent dans l'horizon comme la promesse des aventures qui nous y attendent.

Barbara trône au point le plus à l'est du Salvador, punta Chiquiril.

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