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Le Nicaragua sauvage : tome I

Par : Julien Chapuis, le 27 Août 2013 à 19:11

Partir à la découverte du Nicaragua sauvage c’est partir à l’aventure, des transports rudimentaires à non plus finir, des conditions de vie rustiques, une nature impénétrable. Plus que jamais au cours de l’Expédition Biodiversité 2013 nous aurons été mis à l’épreuve. Deux semaines, c’est le temps qui nous aura fallu pour percer les mystères de ces territoires méconnus et inexplorés, en voici le récit.

Au royaume des géants : le lac Nicaragua et l’île d’Ometepe

Il y a plus de 8 millions d’années, poussées par les forces telluriques, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud se heurtent violemment. La puissance de la collision est telle qu’une cordillère se crée entre les deux continents, l’Amérique Centrale est née. Là, au beau milieu de ce chaos tectonique, un gigantesque bassin se forme. Année après année, siècle après siècle il se remplit d’eau pour finalement devenir le lac Cocibalca, plus connu aujourd’hui sous le nom de lac Nicaragua (8264 km²).

Au milieu de ses eaux tumultueuses, comme un témoin de ce passé géologique hors norme, jaillit Ometepe, l’île aux deux volcans. Plus grande île lacustre au monde, Ometepe est unique en son genre. Au nord, le volcan Concepción se dresse du haut de ses 1610 m, imposant et obscur, au sud, le volcan Maderas (1394 m) abrite sur ses flancs une épaisse forêt nuageuse d’altitude.

​Le nom Ometepe signifie en nahuátl ‟ deux montagnes ”. Pour cause, il est difficile de passer à côté des deux majestueux volcans qui s’y élèvent. Sur cette photo, Concepcion, le plus haut des 2 volcans (1610 m).

Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, Ometepe jouie d’un état de préservation exemplaire. Tantôt recouverte de polycultures de bananier, de café, de maïs et de riz, tantôt d’une forêt tropicale sèche ou humide, elle offre des conditions idéales à une biodiversité exubérante : singes hurleurs, capucins à face blanche, perroquets, geais à face blanche, hérons bleus et autres oiseaux aquatiques.

La luxuriance de l’île entre cultures et forêt.

Ometepe, entre forêts et volcans

Session transport n°1

Granada, 6h20, nous nous frayons difficilement un chemin à travers la cohue du marché, pas une seconde à perdre, notre bus part à 6h30, nous l’attrapons in extremis. 1h30 de trajet, nous arrivons à destination, Rivas. Quelques pas dans la ville et nous mettons la main sur un taxi bon marché, il nous conduit jusqu’à l’embarcadère de San Jorge. Là, nous embarquons à bord d’un ferry direction San José del Sur, Ometepe.

Sur le pont du ferry pour isla Ometepe.

10h30, nous esquivons les chauffeurs de taxi et les rabatteurs engagés par les hôtels de l’île, nous connaissons déjà notre point de chute. Le soleil est à son zénith, transformés en hommes sandwich, sac de randonnée dans le dos, petit sac à l’avant, nous progressons péniblement le long de la route. 11h30, nous arrivons à destination, Charco Verde, première escale de notre exploration du Nicaragua sauvage.

Charco Verde : légendes et réalité

La lagune de Charco Verde est entourée de légendes. La plus connue sur l’île est celle du Chico Largo. Elle raconte le pacte que signa un descendant de sorcier avec le diable. Notre homme, fuyant la ville de Rivas à l’arrivée des conquistadores, aurait décidé de transformer les gens en bétail (cochons, taureaux, vaches, tortues…). Réjouissant, surtout que le sorcier n’apprécie guère les gens qui prennent des photos.

Charco verde,sa lagune, ses légendes et sa vue imprenable sur le volcan Concepcion.

Passé l’épisode des mythes et légendes, nous partons à la découverte de la réserve et des groupes de singes qui la peupleraient. Sept heures du matin, Charco Verde ouvre ses portes, des cris rauques retentissent au loin, pas de doute, des singes hurleurs occupent bel et bien la zone, il faut désormais les localiser. Cela peut paraître aisé tellement le hurlement de ce primate est puissant et singulier (il s’entend à plus de 3 kms à la ronde), pourtant, l’animal est discret et difficile à observer s’il n’émet aucun cri. C’est là tout l’intérêt d’une sortie matinale, les singes sortent de leur torpeur et émettent des vocalisations pour se réunir, nous profitons de l’occasion pour nous rapprocher, cri après cri, de leur localisation. Après 2h de prospection à travers la dense végétation de Charco Verde, nous tombons nez à nez avec un groupe familial de singes hurleurs. Quelle chance !

Un moment privilégié en compagnie des singes hurleurs de Charcdo verde.

Nous tentons de les dénombrer, une quinzaine peut-être, difficile à dire, certains prospectent dans la canopée à la recherche de feuilles et de fruits, d’autres se réveillent à peine, tandis qu’une mère épouille son petit âgé de quelques semaines. Poussés par la curiosité, de jeunes mâles se rapprochent de nous, le reste du groupe ne tarde pas à suivre le mouvement. C’est maintenant une trentaine de singes qui évoluent au-dessus de nos têtes, nous étions finalement loin du compte. Le groupe se compose de plusieurs femelles, certaines avec des petits, de jeunes mâles et femelles et d’un imposant mâle dominant qui, après nous avoir toisé, semble accepter notre présence. Le temps passe, les singes hurleurs ne sont plus qu’à quelques mètres de nous, c’est l’occasion de saisir la magie de cette rencontre en images, le résultat est à la hauteur de ce que nous avons sous les yeux, jugez plutôt.

Une femelle et son jeune en pleine interaction.

Un imposant mâle nous scrute du regard.

Une menace ou une perturbation, jamais les singes ne nous ont perçus comme telle. A leurs yeux nous ne sommes que d’autres primates, certes un peu étranges, mais des primates quand même. Pendant plus d’une heure nous profitons du privilège qui nous est offert et observons la vie du groupe. Les mères interagissent avec leurs petits pendant que les jeunes mâles se jaugent en quête d’affirmation, puis c’est au tour du mâle dominant de gonfler son sac vocal et de pousser un cri guttural pour le moins cohésif.

C’est à contre cœur que nous partons, il est 10h15, nous sommes déjà en retard pour la prochaine étape de notre découverte du Nicaragua sauvage, le volcan Maderas.

Session transport n°2

La règle d’or avec les transports en Amérique Centrale se résume en 2 mots : patience et flegme, démonstration ! Tout débutait bien, un habitant de l’île qui passait par là nous prend en stop et nous dépose à l’arrêt du bus pour Mérida, notre point de chute avant d’attaquer l’ascension du volcan Maderas. Un premier bus passe, raté, c’est pour Balgüe, puis un autre, toujours pas, cette fois il part pour Altagracia, encore un autre, toujours pour Altagracia. Après 1h30 d’attente, nous commençons à perdre espoir et à nous préparer mentalement pour parcourir les 6 kms qui nous séparent de Mérida à pied. Sur le point de partir, nous apercevons enfin le bus tant attendu.

Voilà pour la patience place désormais au flegme. Et pour cause, le colectivo est bondé, pas une place assise, nous restons donc debout. A chaque arrêt, c’est-à-dire toutes les 5 min, le bus se remplit d’avantage, il faut alors aimer le contact avec les autres passagers. La chaleur est étouffante, moite. Si ce n’était que ça mais le bus empreinte un chemin en terre battue, bonjour les secousses et les contacts de plus en plus appuyés avec nos voisins. Il nous faudra 1h30 pour rallier Mérida, 1h30 pour réaliser 6 kms, un nouveau record pour l’expédition !

Dernière mission, trouver un emplacement pour bivouaquer et passer la nuit, nous jetons notre dévolu sur un coin de pelouse à quelques mètres du lac. La tente plantée, il faut désormais nous reposer, Maderas nous attend dès demain, départ prévu à 7h.

En haut : notre campement surt les bords du lac, en bas : le coucher de soleil que nous contemplons depuis la tente.

Maderas, un volcan qui se mérite

On nous avait mis en garde, le volcan Maderas ne s’offre pas au premier venu, son ascension est difficile voire dangereuse, plusieurs personnes s’y perdant et y perdant la vie au cours des dernières années, nous voilà prévenus.

Pourquoi gravir ce volcan ? Tout d’abord parce qu’il fait partie du défi lancé par Conserv-Action au début de l’Expédition Biodiversité 2013 : réussir l’ascension du sommet le plus difficile d’accès de chaque pays traversé. Ensuite, c’est l’occasion de découvrir une réserve naturelle de 4100 Ha abritant un écosystème de grand intérêt, la forêt tropicale humide d’altitude, ainsi que sa biodiversité faunistique : singe hurleur, capucin à face blanche, grand hocco …

Ascension du volcan Maderas : 16 kms, 8h, 1394 m de dénivelé

Atteindre les limites de Maderas est un jeu d’enfant pour qui ne s’égare pas dans le dédale des champs de maïs, de riz et des plantations de café. La pente est douce, le terrain aisé. Après 30 min de marche, nous voici aux portes de la réserve. Sur les flancs abrupts du volcan, une épaisse forêt tropicale nous fait face, annonciatrice des épreuves à venir.

Barbara photographie une plante épiphyte spectaculaire accrochée à une liane.

Exubérante, aucun autre mot ne définirait mieux la végétation qui nous entoure. Les troncs des arbres s’entrelacent dans une course effrénée vers la lumière, les branches se mêlent aux racines dans un désordre aux allures de labyrinthe, les épiphytes sont partout et tapissent le paysage à perte de vue. Le regard se perd, l’esprit s’égare.
Les épiphytes recouvrent chaque parcelle de végétation, chaque parcelle de forêt.

Le dédale végétal nous met à l’épreuve et nous oblige à des exercices de contorsion, nous nous glissons sous les troncs, escaladons les branches, enjambons les racines flottant dans le vide. L’ascension se durcit mètre après mètre. L’humidité s’accroît, la végétation n’en finit plus de s’épaissir. C’est désormais la brume qui vient nous engloutir, contrariant un peu plus notre avancée. Les clameurs de singes hurleurs et des hoccos résonnent au loin ajoutant au mysticisme des lieux.

Le dédale végétal de Madera nous met à l’épreuve.

Il nous faut 2h pour atteindre la mi-parcours, nos corps accusent le coup et pourtant le plus dur reste à venir, la randonnée prend maintenant des allures d’escalade. Les racines d’arbres séculaires forment des marches naturelles de la hauteur de murets que nous ne franchissons qu’à l’aide des lianes pendant de-ci delà. La boue fait son apparition freinant d’avantage notre progression. Les difficultés s’enchaînent, le dénivelé n’en finit pas. Des dévers de roches volcaniques se dressent dorénavant face à nous, nous les escaladons à l’aide de câbles métalliques mis à disposition ou non, les lianes et les racines font alors office de soutien.

Une randonnée aux allures d’escalade, n’est-ce pas Barbara ?

Le sommet n’est plus très loin. Après 4h de marche et d’escalade, nous arrivons finalement au sommet de Maderas, perdu dans la brume. Impossible de discerner le cratère, nous décidons d’attendre, patiemment. Dix minutes auront suffi, le temps se dégage et nous observons désormais la lagune en contrebas. Le spectacle est au rendez-vous, l’eau reflète le vert profond de la végétation qui l’entoure.

Le cratère végétalisé du volcan Maderas, quelle beauté.

Il est 12h, nous entamons la descente de Maderas. C’est pour nous l’occasion de réaliser quelques prises de vue, de capter la magie qui habite la forêt nuageuse. La pluie vient alors nous surprendre, elle nous accompagnera jusqu’au pied du volcan. Nous descendons le sentier au pas de course et avec une vigilance extrême. La pluie donne au sol des airs de patinoire. Au mieux, nous nous rattrapons à la végétation environnante, au pire, nous glissons et rejoignons la litière et la boue qui ont le mérite d’amortir nos multiples chutes. Il est 15h quand nous atteignons les limites de la réserve. Notre corps a atteint ses limites, nos jambes sont tétanisées, elles viennent d’engloutir un dénivelé de 1394 m en 1h30. Quelle aventure, le volcan Maderas nous aura mis à l’épreuve comme jamais, il s’impose comme le sommet le plus difficile d’accès de l’Expédition Biodiversité 2013, pour le moment …

Session transport n°3 : la mythique traversée du lac Nicaragua 

Nous sommes le lundi 12 août, au lendemain de notre ascension épique du volcan Maderas. Notre marathon du Nicaragua sauvage continue, prochaine étape, les rives du rio San Juan, une région reculée à l’extrême sud-est du lac Nicaragua et à quelques encablûres du Costa Rica.

8h30, nous prenons le seul et unique bus de la journée qui rallie Mérida à Altagracia, ville la plus au nord de l’île d’Ometepe et point de départ du ferry qui nous conduira jusqu’à San Carlos, au bord du rio San Juan. 10h, le bateau ne lève l’ancre que dans 8h. Que faire entre temps ? Rédiger l’article ‟ Les ruines de Copan, plus vivantes que jamais ”, tenir notre carnet de route et trouver des provisions pour le voyage. Le temps passe au compte-goutte, les heures défilent au ralenti. 16h, place centrale, une pluie diluvienne s’abat sur la ville et sur nos têtes. Nous discutons les prix du colectivo qui nous mènera jusqu’au port de San Miguel à quelques kms de là. Vingt córdobas/p. (NB. 27 córdobas = 1 €), marché conclu. Barbara sur mes genoux, les sacs sur le toit, nous atteignons l’embarcadère en 15 min. Prévu à 18h, le départ se fait finalement à 18h45 à bord d’un ferry aux allures de bateau de marchandises.

Marchandises occupant l'arrière duferry.

La partie inférieure du ferry est pleine à craquer, nous nous frayons un chemin à travers les frets pour accéder au pont supérieur. Nous pénétrons dans une cabine, une banquette est toujours vacante, nous déposons nos sacs et aménageons au mieux l’espace, la nuit s’annonce longue. Voici le plan de navigation : Altagracia à Morrito (61 kms, 4h) ; Morrito à San Miguelito (41 kms, 3h) ; San Miguelito à San Carlos (41 kms, 3h).

A gauche : le plan de navigation de la traversée, à droite : Barbara s'est aménagée une place parmi nos sacs.

La mythique traversée du lac Nicaragua se mérite, nous prendrons finalement 11h15 pour accomplir le trajet. Fatigués, courbaturés, nous apercevons enfin San Carlos, dernière ville d’importance, toute proportion gardée, avant le rio San Juan et sa nature sauvage … la suite vous attend dans le tome II du Nicaragua sauvage, il vous suffit de cliquer.

San Carlos est en vue.

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