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Le retour de la chronique

Par : Julien Chapuis, le 18 Octobre 2013 à 04:21

Il y a fort longtemps que nous ne vous avions pas fait part de nos galères, ces éléments remarquables qui agrémentent notre périple et pimentent de-ci de-là notre quotidien. N’allez pas croire qu’elles ne furent pas présentes ces dernières semaines mais peut-être manquaient-elles un peu de piquant ! Plus l'expédition avance plus notre exigence s’accroît, les galères d'hier sont aujourd’hui devenues banales, ordinaires, nous recherchons désormais du premier choix, de la galère de compétition. Notre fin de séjour au Costa Rica ne nous a pas déçu et nous a servi de bien belle manière.

Corcovado, quand le rêve devient cauchemar

Corcovado, parc national emblématique du Costa Rica, havre pour la biodiversité, paradis pour naturaliste, nous en salivions d’avance, finalement, nous en avons bavé. Retour sur quelques faits marquants.

Galère n°1 : une logistique pas vraiment logique

Jusque-là le Costa Rica nous avait épargné les soucis logistiques, bienvenue à Puerto Jimenez, dernière ville et passage obligatoire avant le parc national de Corcovado. Nous allons y pratiquer une discipline méconnue, la gymnastique administrative, en voici les différentes étapes.

1ère étape : se rendre au bureau du MINAET (ministère de l’environnement costaricien)

Pour l’instant tout va bien, les indications des locaux nous mènent au bon endroit et à la bonne heure. Facile !

2ème étape : programmer son séjour

Le casse-tête n’aura finalement pas lieu, malheureusement pour nous car, au lieu des trois jours que nous prévoyions sur place, nous ne pourrons en passer qu’un. Injustice ou concours de circonstances ? Réponse 2. Durant le mois d’octobre, où la saison des pluies bat son plein, une seule des trois stations biologiques que compte le parc est ouverte. En résumé, un seul sentier est accessible, camper dans l’enceinte de Corcovado devient mission impossible et nous devons donc revoir nos plans à la baisse. Bilan, nous passerons quelques heures en forêt avant de bivouaquer la nuit aux alentours et rentrer sur Puerto Jimenez le lendemain. Vous suivez toujours ? Tant mieux car les festivités commencent à peine !

3ème étape : obtention du sésame, ou pas …

Planification terminée, il ne nous reste plus qu’à payer afin d’obtenir l’autorisation d’entrée à Corcovado. ‟ Malheureux, ce serait bien trop facile ainsi, Corcovado ça se mérite ! ”, voilà la pensée que je peux lire dans les yeux de la fonctionnaire qui nous fait face. Il est impossible de s’acquitter des 10$/pers. au bureau du MINAET, le ministère a mis sur pied une solution des plus alambiquées, bien plus divertissante.

4ème étape : parce que c’est tellement plus simple à la banque

Au lieu d’entrées pour le parc national, nous repartons avec un formulaire à fournir à la banque nationale située, bien évidemment, à l’opposé de la ville. Qu’est-ce que 15 min de marche comparées à la traversée de l’Amérique centrale ? Motivation, Corcovado nous attend ! Et il nous en faudra de la motivation pour passer la fouille à l’entrée du bâtiment, se munir d’un ticket numéroté, attendre que notre chiffre sorte, le n°2, bingo ! pour enfin parvenir à un guichet et payer nos 20$. Est-ce là tout ?

5ème étape : sésame ouvre-toi !

Paiement effectué, facture obtenue, ne manquent plus que les entrées à Corcovado, retour donc au bureau du MINAET. Nous commençons à en connaître le chemin. D’un pas décidé, nous nous avançons pour la deuxième fois face à la fonctionnaire. Elle inspecte minutieusement le reçu, nous fait dédicacer un registre avec nos numéros de passeport, Conserv-Action commence décidemment à être reconnu en Amérique centrale, et ô miracle, nous tend le précieux sésame, notre autorisation d’entrée au parc Corcovado.

Cinq étapes nous auront donc été nécessaires pour venir à bout de la gymnastique administrative imposée par le MINAET, record à battre !

Galère n°2 : une histoire de chaussures

Il était une fois deux paires de chaussures qui se lancèrent dans une formidable aventure, traverser l’Amérique centrale de part en part, depuis le Mexique jusqu’au Panama. Leur chemin fut jalonné d’embûches mais jamais encore elles n’ont eu à affronter leur pire ennemi : l’infiltration d’eau. Jusqu’au jour où, explorant le parc national de Corcovado au Costa Rica, le malheur finit par s’abattre sur l’une d’elles.

Ce jour tragique du 3 octobre, tout commençait pourtant parfaitement, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, le transport jusqu’à Corcovado était plaisant et plus rapide que prévu. Les chaussures étaient ravies et fin prêtes à découvrir ce lieu plein de promesses.

Pour ce faire, elles devaient tout d’abord parcourir les 3 kms de plage qui les séparaient de la station biologique de Leona. Elles ne perdirent pas une minute et longèrent la piste aérienne de Corcovado aux airs de bout du monde afin d’atterrir droit sur la plage. Dès les premiers mètres, elles se retrouvèrent dans une nature sauvage. D’un côté l'océan Pacifique déferle en vagues puissantes sur le sable blanc, de l’autre, une épaisse forêt primaire laisse échapper les dernières brumes matinales. Pour parfaire ce décor spectaculaire, des cours d'eau provenant des hauteurs traversent la plage en de multiples points avant de se déverser dans les eaux tumultueuses du Pacifique.

La plage sauvage de Corcovado entre forêt primaire et océan Pacifique.

Les deux paires arrivaient rapidement sur un premier torrent, les hostilités commençaient. En pleine saison des pluies, le courant et la profondeur sont des obstacles importants, les chaussures s’y confrontaient de plein fouet après seulement 50 m parcourus. Deux stratégies s’offraient alors à elles, (1) se déshabiller pour éviter l’infiltration d’eau mais risquer de se blesser en marchant sur les roches, (2) rester comme tel, risquer de se tremper mais éviter de se blesser. La paire Barbara choisit la deuxième option, la paire Julien, la première. Laquelle finira par regretter son choix ? Chose rare au cours de l'Expédition Biodiversité 2013, le sort ne s'abattit pas sur les chaussures taille 45 mais sur celles de taille 41 qui prirent immédiatement l'allure de pataugeoires. Le Goretex et son imperméabilité à toute épreuve se retournèrent donc contre leur porteur. Plutôt que de conserver l’intérieur des chaussures au sec, ils maintinrent l'humidité et la paire n’avait plus qu’à affronter l’inconfort et à s'armer de patience pour sécher de nouveau.

Au premier plan les chaussures de taille 45, sèches et se prélassant au soleil, au deuxième plan, la paire taille 41 trempée et dépitée !

Galère n°3 : vaincus par les éléments

Une histoire bouleversante que celle de ces chaussures mais ce n’est rien comparé à ce qui va suivre ! La première rivière franchie, nous devons rejoindre la station de La Leona, point de départ de notre excursion à Corcovado. La marche est laborieuse, le sable est meuble et les traversées de cours d’eau nombreuses. Une heure nous est nécessaire pour rallier la station. Le vent se lève, le ciel s’assombrit dangereusement, annonciateur d’une tempête imminente. Le temps presse. Un passage éclair auprès des rangers pour signer le registre et délester nos sacs de leurs kilos superflus puis nous partons aussitôt en forêt.

Ca y est, nous y sommes, les célèbres sentiers de Corcovado où la faune abonde et la flore s’épanouit dans une luxuriance totale. Le paysage est à la hauteur de nos espérances, grandiose. Nous n’en profitons pas longtemps, la pluie s’invite et vient doucher notre enthousiasme. La perspective de belles lumières, idéales pour la photographie, est désormais bien loin, classée au rang de chimère. A cet instant précis où le sort, ou plutôt la pluie, s’abat sur nous, un grand hocco (Crax rubra) fait son apparition. Quelques mètres derrière nous, indifférent à notre présence, l’imposant oiseau déambule tranquillement en direction de la plage. Cette rencontre a au moins le mérite de nous remotiver. Le pas décidé, nous continuons notre chemin accompagnés par la douce mélodie des chaussures détrempées de Barbara. La pluie cesse, la forêt nous invite à la rêverie, nous en oublierions presque l’obstacle qui viendra bientôt se dresser devant nous. Le son de l'eau frappant les rochers vient nous rappeler à l’ordre, nous approchons d’un torrent.

Nombreuses ont été les mises en garde le concernant, nous comprenons pourquoi. Devant nos yeux, des rapides se frayent un chemin depuis les hauteurs verdoyantes de Corcovado jusqu'à l'océan dans un vacarme fracassant où roches et bois sont autant d’obstacles à éviter. La traversée s’annonce périlleuse pour ne pas dire dangereuse. Pourtant, nous n’avons pas le choix, c’est là le seul passage pour explorer Corcovado. Il n’est pas envisageable de faire demi-tour, nous devons tenter notre chance. Pieds nus, pantalon remonté version pêche aux moules, je me jette à l’eau. Le courant est puissant, les roches roulent sous mes pieds, mon équilibre légendaire est mis à rude épreuve et je commence déjà à regretter ma décision. Avec le Nikon D7000 dans le sac et la GoPro dans la main, la responsabilité est de taille. Je dois assurer, pas de place pour la chute cette fois-ci, j'en ai déjà suffisamment fait l'expérience (voir reste de l’expédition).

Je me lance à l'assaut des rapides, je vais bientôt le regretter !

La concentration est à son paroxysme car le courant pousse, je ne patauge pourtant que dans 50 cm d'eau, la suite promet ... Muni de la GoPro je filme mon avancée chaotique faite d'envolées de bras et d'effondrements de jambes. Je lutte, le courant se fait plus fort, les roches me massent gentiment la plante des pieds. Je m'enfonce désormais à mi-cuisse dans les rapides autant dire que la technique pêche aux moules est tombée à l'eau. Trempé, épuisé, je parviens à rejoindre la rive opposée. L’inquiétude me gagne, il n'est que 10 h et la marée commencera à monter dans quelques minutes, qu’adviendra-t-il plus tard quand nous nous confronterons au torrent d'un côté et à une mer déchaînée de l'autre. Nous ne pouvons pousser l’aventure plus loin, le risque est trop grand. Sans matériel pour bivouaquer, sans nourriture, tout cela étant bien à l’abri à la station biologique, se retrouver coincer en pleine forêt serait pour le moins périlleux. Je dois en avertir Barbara qui se trouve toujours sur l’autre rive.

Galère n°4 : waterploof

‟ Tout de même, ce serait dommage de rebrousser chemin sans une vidéo de cette épique traversée, déjà que nous devons renoncer à Corcovado ! ” me lance une petite voix dans ma tête. Sac sur le dos, franchissant un torrent en crue, luttant contre les éléments, je m'y voyais déjà, une séquence mémorable à la clef. Mais comment faire pour me filmer alors que Barbara se situe sur la rive opposée ? Réponse évidente, sortir la GoPro de son caisson waterproof, la poser sur un rocher et la positionner de telle manière que je puisse entrer dans son champ. Un sentiment étrange me parcourt en laissant la caméra derrière moi. De l’appréhension, un pressentiment ? Trêve de réflexion, j’entame ma traversée.

La souffrance est visible, pourtant ce n'est rien par rapport à ce qui va suivre ...

À la mi-parcours, l'eau à mi-cuisse, je me retourne pour vérifier si tout se passe bien avec la micro caméra, sait-on jamais. Au premier coup d'œil je ne discerne rien, je me retourne, regarde de nouveau comme pour me donner une seconde chance de ne pas constater l’irréparable. Toujours rien … ‟ Impossible ! Ça n’a pas pu se produire. ” je ne cesse de me répéter ces mots tant l’idée de retrouver la Gopro immergée m’est inconcevable. D’idée je passe à la réalité, à mes pieds, gisant dans l’eau, la caméra s’agite de soubresauts lumineux. Aussitôt je la saisis et tente de l’allumer, il est déjà trop tard. Effondré et rongé par le remord, je franchis les rapides pour annoncer le caméracide que je viens de perpétrer. Le monde s’écroule autour de nous tandis qu’une pluie torrentielle s’abat sur nos têtes.

Galère n°5 : et le calvaire continue

Anéantis, écœurés, désespérés, nous décidons de mettre un terme au cauchemar Corcovado et de retourner à Puerto Jimenez où un toit et un lit viendront au moins nous apporter un peu de confort. Un confort qui nous paraît encore bien loin. La tempête fait rage et l’océan submerge la plage de flots violents. Nous passons en mode survie. Nous avons 1h pour parcourir les 3 kms qui nous séparent du dernier transport de la journée, il est inenvisageable de le rater et de camper dans ces conditions. Nos affaires récupérées à la station La Leona et nos protections de pluie installées, nous partons braver la tempête. Notre moral au plus bas, nous ne devons pas en oublier la prudence.

Equipée pour braver la tempête, dépitée par une situation qui ne cesse de s'empirer. Sometimes, you will find you need some beautiful christian louboutin for your life.

Noix de coco projetées par les vents, branches et pierres propulsées par les vagues, courants emportant tout sur leur passage, les pièges sont nombreux, à nous de les éviter. Forcés d’avancer par saccades, nous voyons les minutes filer et notre chance de quitter Corcovado s’amoindrir. Il nous reste 15 min et un obstacle à franchir. C’est le torrent que nous croisions au début de notre périple qui se rappelle à notre bon souvenir. Gonflé par les eaux de pluie, il a gagné en puissance et en profondeur. Le temps nous manque, je m’avance dans les eaux tumultueuses pour évaluer la situation. A tâtons et avec précaution je parviens à rejoindre la rive opposée. Au tour de Barbara, qui avec une extrême vigilance, franchit les rapides sans encombres. Le cauchemar arrive à son terme, nous montons à l’arrière de la camionnette, partagés entre soulagement et dépit.

L'un après l'autre nous parvenons à franchir le dernier obstacle qui nous sépare de notre transport, quelle mission !

Happy end ?

Je vous promettais de la galère de compétition, je pense pouvoir sans crainte avancer que le contrat est rempli. Rassurez-vous tous les malheurs ont une fin et dans notre cas cette fin est heureuse. Dès lors que mon caméracide fut avéré, une idée me poussait à garder espoir, trouver un sèche-cheveux, seul et unique moyen de faire revenir à la vie notre précieuse Gopro. Tout juste débarqué à Puerto Jimenez, je me précipitais vers notre auberge à la recherche de sa propriétaire et de son potentiel équipement capillaire. Malheur, elle n’en a pas ! Mon moral chute au niveau 0 puis revient au niveau 1 quand elle m’annonce qu’un salon de beauté se trouve au coin de la rue. J’y cours, je trouve la porte fermée, retour à 0. Je frappe, rien, j’insiste, toujours rien, j’insiste vraiment, un homme finit par m’ouvrir. J’aperçois l’item tant désiré, je m’en empare, moral au degré n°3. Je sèche la Gopro en long, en large, en travers, en diagonale, bref selon tous les angles possibles et imaginables. Le moment fatidique est arrivé, je place la batterie dans le boitier, j’appuie sur le bouton ON, l’attente est insupportable, le suspens est à son comble. Miracle, la caméra fonctionne, elle est revenue d’entre les morts ! Moral niveau 100. Je n’en crois pas mes yeux. Pour m’assurer de son fonctionnement, j’utilise le sèche-cheveux une deuxième puis une troisième fois, toujours le même résultat. Tout est bien qui finit bien. La Gopro vivra longtemps et aura de nombreuses vidéos.

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