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Enrayer le déclin massif des tortues marines, cause perdue ?

Par : Barbara Rthor, le 28 Octobre 2013 à 13:13

 

On le sait, le Costa Rica c’est l’eldorado du volontariat environnemental. Alors quand on s’intéresse aux tortues marines, espèces emblématiques par excellence, on se retrouve vite submergé par un flot d’informations et un océan de programmes en tout genre. Pourtant, ceux-ci ont tous quelque chose en commun, ils s’appuient sur le travail d’hordes de volontaires venant du monde entier pour défendre la cause des tortues marines. L’idée est noble, la manière et les moyens mis en place pour y parvenir pas toujours.

Laissant donc de côté les structures internationales, nous nous sommes mis en quête de projets dont le travail s’inscrit de manière durable et locale. Creusant les tréfonds de notre réseau en Amérique centrale nous avons finalement découvert Turtle Trax, une association basée dans la péninsule de Nicoya. Gérée par une équipe de quatre personnes, Lotti, Maddie, Eric et Elias, Turtle Trax travaille depuis plusieurs années en étroite collaboration avec les populations de quatre villages et de quatre plages de la péninsule. Après d’intenses recherches, nous avions enfin trouvé ce projet faisant la part belle au développement communautaire, élément crucial quand il s’agit de la protection des tortues marines et des écosystèmes marins.

C’est au cours du mois de septembre que nous sommes partis à la découverte du travail mené par cette association. Durant 10 jours, nous avons suivi les équipes de volontaires de Turtle Trax et partagé leur quotidien entre patrouilles nocturnes, récoltes d’œufs et naissances de tortues.

 

La situation critique des tortues marines

Aujourd’hui, les tortues marines figurent parmi les espèces les plus menacées de la planète. Au Costa Rica, 5 espèces sont représentées, toutes répertoriées en danger de disparition : la tortue olivâtre définie comme vulnérable (statut VU) dans la liste de l’UICN, les tortues imbriquées, vertes et de caouanne sont menacées (statut EN), et la plus imposante de toutes, la tortue luth est en danger critique d’extinction (statut CR), certaines estimations alarmantes annonçant sa disparition d’ici à 10 ans.

Morphologie des carapaces des 5 espèces de tortues marines présentes en Amérique centrale. De gauche à droite, tortue olivâtre, tortue imbriquée, tortue de caouanne, tortue verte et tortue luth (extrait internet)

Plusieurs raisons sont à l’origine du déclin massif des tortues marines à travers les océans. En premier lieu, ce sont les pratiques de pêche intensive qui sont à blâmer. La pêche à la palangre et au chalut représentent une réelle menace pour ces animaux qui, coincés dans d’immenses filets destinés à des poissons tels que le thon, ne peuvent remonter à la surface et meurent asphyxiés.

Illustrations des techniques de pêche, à gauche un chalutier, à droite un palangrier. La majorité des prises ne présentent aucun intérêt commercial et meurent dans les filets (requins, tortues marines, cétacés…). Le chalutage de fond benthique participe à la destruction des fonds marins et le chalutage pélagique accroît les risques de surexploitation. Ces techniques ne sont ni efficaces ni durables.

Le nombre de tortues rejetées sur les plages est en constante augmentation, au point où certains volontaires comptabiliseraient d’avantage de tortues mortes que vivantes lors de leurs patrouilles.

Les restes d’une tortue rejetée par la mer et victime de la pêche ou de la pollution, plage de Corozalito, péninsule de Nicoya, Costa Rica. Avec les crabes, les urubus noirs sont les nettoyeurs des plages les plus efficaces.

Aussi, le braconnage des nids devient un problème majeur. Un nid de tortue se vend environ cinq dollars sur le marché illégal, une somme non négligeable pour des populations vivant quasi exclusivement des fruits de la pêche. Les œufs braconnés puis consommés sont autant de tortues qui ne verront pas le jour.  

La pollution marine affecte également le taux de survie des tortues. D’une part, l’accumulation de métaux lourds dans leurs muscles, leur foie et leurs reins conduit au développement de maladies telles que la fibropapillomatose (une maladie de peau apparentée à l’herpès). D’autre part, les sacs plastiques confondus avec des méduses sont ingérés par les tortues qui succombent par suffocation.

Pour répondre à la problématique du déclin des tortues marines, l’équipe de Turtle Trax  a donc décidé de travailler sur plusieurs fronts : (1) maximiser le nombre de naissances en protégeant les œufs de la prédation et du braconnage ; (2) éduquer les nouvelles générations au respect des tortues pour diminuer à terme le braconnage des nids ; (3) faire évoluer les pratiques de pêche pour le bénéfice de tous, animaux marins et populations locales ; (4) lutter contre les méthodes de pêche intensive et la pollution, véritables désastres écologiques.

 

Vers quelles pratiques ?

Comment faire évoluer des mœurs et des pratiques ancrées au plus profond d’une population ou d’une société ? C’est l’un des grands enjeux auxquels le monde de la conservation doit se confronter. Turtle Trax l’a bien compris et propose depuis peu un catalogue des comportements responsables à adopter par chacun, pêcheur, touriste ou consommateur, en voici quelques points :

  • Une tortue marine est capable de rester jusqu’à 4 heures sous l’eau avant de reprendre sa respiration. Obtenir des pêcheurs qu’ils remontent leurs filets toutes les 4 heures permettrait de sauver un grand nombre de tortues prises au piège.
  • Bannir les techniques de pêche intensive qui nuisent à l’ensemble des écosystèmes marins. Les fonds marins sont mis à nu par les chaluts et des milliers d’espèces se retrouvent alors dans l’incapacité de se nourrir, de se reproduire ou de se camoufler. Bien trop nombreux sont les animaux sans intérêt commercial mourant dans les kilomètres de filets jetés en mer. Il faut désormais favoriser les techniques de pêche traditionnelles et respectueuses de l’environnement pour renouveler les stocks de poisson et améliorer les conditions de vie des populations locales.
  • Aider les locaux à développer des activités écotouristiques pour conduire à une meilleure gestion des ressources. C’est souvent l’appât du gain et non la nécessité qui pousse les locaux à braconner les œufs de tortues et à les revendre. ‟ En une décennie, on est passé d’une nécessité de braconner de temps à autre un nid pour se nourrir à un commerce illégal lucratif. Les temps ont bien changé et les populations de tortues en sont les principales victimes ” nous confie Maddie, coordinatrice à Turtle Trax. L’association tente de réduire la pression de braconnage qui pèse sur les nids de tortues en offrant des alternatives aux locaux, notamment par la création d’écotours.

 

Les tortues marines, des espèces porte-drapeau et parapluie

Dans le jargon de la biologie de la conservation, on aborde fréquemment les notions d’espèce porte-drapeau et parapluie. Les tortues marines en sont de parfaits exemples. Parfois, une espèce à fort impact auprès de l’opinion publique est choisie pour faire bénéficier de mesures de conservation d’autres espèces. Lorsque la protection d’une espèce bénéficie à d’autres, on parle alors d’espèce parapluie. Quant au concept d’espèce porte-drapeau, il reste contesté aujourd’hui et consiste à mettre en avant la conservation d’une espèce particulière sans pour autant prendre en compte son rôle écologique.

Ces deux termes englobent la conservation des tortues marines dont l’image est utilisée dans de nombreuses campagnes de sensibilisation avec un impact positif sur la survie de nombreuses autres espèces occupant les mêmes écosystèmes.

 

De A à Z, le travail d’un défenseur des tortues marines

Sur la péninsule de Nicoya, on rencontre principalement des tortues olivâtres (Lepidochelys olivacea) et parfois quelques tortues vertes (Chelonia mydas) et luth (Dermochelys coriacea). Peu de travaux de recherche sont menés sur la tortue olivâtre, peut-être la conséquence de son statut de conservation, pour l’heure, ‟ non-critique ”. Pourtant, tout le monde vous le dira, le nombre de tortues olivâtres a drastiquement chuté depuis plusieurs années. Il est crucial d’agir pour sa sauvegarde avant qu’elle  n’atteigne aussi un seuil critique, proche l’extinction.

C’est pourquoi l’équipe de Turtle Trax prend un soin tout particulier à suivre et à évaluer la dynamique des populations de tortues marines qui viennent nidifier sur les plages étudiées. Les nombreuses données récoltées permettent de mieux connaître l’espèce, d’apporter les preuves de son déclin et donc de la nécessité d’agir pour sa protection, voilà pour l’aspect investigation scientifique.

Dans la pratique, la principale mission de l’association consiste à sauver le maximum d’œufs de la prédation et du braconnage. Pour ce faire, Turtle Trax a mis en place un organigramme bien précis. Il se compose de coordinateurs de projet, un par plage, d’assistants de recherche et de volontaires. Les membres de ces équipes vont alors se relayer, de jour comme de nuit, lors de surveillances des plages de nidification et des nurseries. Les objectifs sont les suivants : repérer les sites de pontes, récupérer les œufs, les placer dans une nurserie à l’abri des pilleurs, sconses, ratons-laveurs, coatis et autres crabes.

 

Les patrouilles de nuit

Dans leur grande majorité les tortues viennent pondre la nuit lorsque la marée est suffisamment haute. Ainsi, chaque nuit et sur chacune des quatre plages gérées par Turtle Trax, deux patrouilles de 3h sont effectuées autour de la marée haute.

Les tortues se repèrent grâce au rayonnement de la lune, plutôt que des lumières blanches qui perturberaient leur orientation, des lampes rouges sont utilisées lors des patrouilles. En effet, cette longueur d’onde n’est pas détectée par les tortues marines.

Lors de ces marches nocturnes, la méthodologie est toujours la même, parcourir la plage dans son long et repérer les traces laissées par une tortue pour aller creuser son nid à l’abri de la marée.

Une trace laissée par une tortue olivâtre qui a remonté la plage pour pondre. 10 mètres plus haut, nous trouvons son nid.

Deux cas de figure sont alors rencontrés, soit la tortue a déjà quitté la plage, soit elle est toujours présente.

Lorsque la tortue n’est plus là, on cherche à savoir si elle a pondu et le cas échéant où se trouve le nid. Le sable est minutieusement sondé avec un bâton qui, à l’approche de la chambre des œufs, s’enfoncera plus facilement. Si présence de nid il y a, les œufs sont extraits un par un avec une extrême précaution puis placés dans un sac. Différentes données sont également récoltées, le nombre d’œufs, la profondeur du nid, son emplacement, l’espèce concernée ainsi que les conditions environnementales.

Ana, coordinatrice de la plage de Corozalito, en pleine prise de notes des caractéristiques de cette tortue olivâtre en train de pondre. 

Enfin, si le nid a été prédaté ou pillé avant leur arrivée, les volontaires se chargent d’en prendre note.

Observation d'un nid prédaté par des crabes.

Dans un cas plus chanceux, la tortue se trouve toujours là ou entame son avancée sur la plage. On assiste alors au spectacle fascinant de la creusée du nid, de la ponte et du recouvrement des œufs. Chaque étape est admirable. Les tortues olivâtres font preuve d’une dextérité impressionnante pour excaver, à l’aide de leurs nageoires postérieures, un nid qui prendra toujours la forme d’un champignon inversé.

Une tortue olivâtre en train de pondre. Elle prendra plus de 30 minutes pour pondre 80 oeufs.

La chambre des œufs est parfaitement ovale, entre 46 et 73 cm de profondeur et peut accueillir plus d’une centaine d’œufs ! La ponte est une véritable épreuve, la dépense énergétique est telle qu’il n’est pas rare d’observer une tortue s’endormir en plein effort.

Nid ouvert par les volontaires pour en extraire les oeufs lors de la ponte d'une tortue olivâtre.

C’est seulement lors de la ponte que les volontaires approchent les tortues pour les observer, les mesurer ou encore les marquer à l’aide de bagues métalliques.

Antoine, assistant de recherche de la plage de Corozalito, mesure la carapace de cette tortue olivâtre pendant la ponte. Photo de nuit, pose longue.

C’est aussi le moment idéal pour récupérer les œufs. Sans que la tortue s’en aperçoive, un tunnel est creusé pour accéder à la chambre des œufs et récupérer le précieux butin d’en moyenne 70 à 80 œufs.

Lorsque la ponte est terminée, les tortues olivâtres s’animent d’une énergie saisissante pour recouvrir leurs œufs, les mouvements synchronisés ainsi réalisés sont regroupés sous la dénomination de ‟ danse des tortues ”. Mais pourquoi cette danse ? Cette espèce n’a pas assez de puissance dans ses nageoires pour suffisamment tasser le sable, elle se sert donc du poids de son corps pour accomplir la tâche. Les nageoires chassent le sable sous le corps de l’animal tandis qu’il se soulève, d’un côté puis de l’autre, pour se laisser tomber violemment en damant le sable.

 

La nurserie

Les œufs récupérés, ils sont ensuite placés dans des nids artificiels qui reproduisent les conditions naturelles d’incubation. Pour ce faire, ils sont creusés à une profondeur identique à celle des nids originaux. Sur chaque emplacement sont ensuite notés la date, le nombre d’œufs et la localisation du nid naturel.

Peter, assistant de recherche de la plage de Caletas, récupère les oeufs lors d'une patrouille de nuit (à gauche). Au retour de la patrouille au petit matin, un nid artificiel est alors creusé pour y placer ces oeufs (à droite).

L’ensemble des nurseries gérées par Turtle Trax sont localisées sur les plages de nidification, à proximité des stations de volontaires pour une meilleure gestion et protection des nids.

La nurserie de la plage de Caletas peut accueillir 200 nids.

Une cinquantaine de jours plus tard, les équipes se relaient pour contrôler les nids et d’éventuelles éclosions. Lorsque le sable s’affaisse en surface, c’est le signe que les premières tortues sont prêtes à sortir du nid.

Voilà à quoi ressemble un nid qui s'effondre en raison du mouvement des jeunes tortues qui s'apprêtent à s'extraire de leur nid. On aperçoit les premières vaillantes.

Le nombre total de tortues qui s’extraient du nid est noté pour en déduire le taux d’éclosion. Celui-ci est toujours plus important en conditions artificielles, autour de 85%, comparés à 50% en milieu naturel.

Julien (à gauche) s'assure de capturer en image la sortie du nid de ces jeunes tortues olivâtre. Lorsque l'ensemble des tortues est sorti, on se charge d'aller les relâcher le plus vite possible. Ci-dessous, je compte les tortues émergentes.

Les premières tortues à sortir du nid, quelques minutes plus tard, elles rejoignent l’océan Pacifique

L’ensemble des nouveau-nés est ensuite transféré à la localisation originelle du nid pour y être relâché. La boucle est bouclée, les petites tortues rejoignent l’océan pour un avenir plus qu’incertain. Un individu sur cent parviendra ainsi à l’âge adulte.

Ce cliché de jeunes tortues en route vers l’océan fait partie du concours photo de la fondation Ecocert, vous pouvez supporter Conserv-Action et le travail mené par Turtle Trax en votant via Facebook ici.

Le nettoyage de la nurserie s’impose avant de pouvoir accueillir de nouveaux nids, c’est le moment des excavations. Loin d’être la partie la plus plaisante du travail des volontaires, cette tâche est nécessaire. Elle consiste à extraire d’anciens nids les restes de coquilles vides mais également les œufs avortés à différents stades de développement. Les informations ainsi récoltées permettent de connaître précisément la composition des nids.

Stéphanie, Maddie et Frankie (du premier plan à l'arrière plan) de la plage de San Miguel se chargent de comptabiliser le nombre d'oeufs féconds et avortés, données indispensables pour le suivi de la population de tortues olivâtre.

Parfois, il arrive que des tortues vivantes soient retrouvées parmi les restes. Incapables de sortir de leur coquille ou de s’extraire du sable, elles sont récupérées par les volontaires qui leur offrent une seconde chance.

Un moment heureux lors d'une excavation, ces deux tortues qui ne sont pas parvenues à s'extraire seules de leur nid vont rejoindre l'océan grâce à l'intervention des volontaires.

 

De précieux moments

Il faut l’avouer, nos 10 jours passés en compagnie des équipes de volontaires de Turtle Trax ont été épuisants, l’enchaînement des patrouilles de nuit bouleversant complètement nos cycles de sommeil. La fatigue, nous l’avons toutefois vite oubliée tant nos journées et nos nuits nous réservèrent de belles surprises. Arrivés ici avec l’espoir de pouvoir documenter le travail des volontaires de Turtle Trax et bien sûr d’observer des tortues, nous sommes repartis avec bien plus, bien au-delà de nos espérances.

Plage de Caletas

Mardi 17 septembre, premier projet visité, la plage de Caletas. Parmi les 4 projets de l’organisation, Caletas est de loin le plus rustique et le plus isolé. Cabanes en bois et bâches en guise de toit, eau provenant du puits, douche aux seaux d’eau, électricité limitée à un capteur solaire, le confort est sommaire et l’autarcie complète si l’on excepte le ravitaillement mensuel. Sur place, nous rencontrons six volontaires, trois costariciens, deux espagnoles et un américain. Tous ont choisi ce projet en connaissance de cause et s’accordent à dire qu’il fait bon vivre à la ‟ robinson ”.

Le campement de la plage de Caletas, rustique et authentique.

La plage de Caletas s’étend sur 5 kms que nous avons parcourus pendant 4 jours et 3 nuits. C’est lors de notre deuxième patrouille, à 4h du matin, que nous repérons les traces d’une tortue olivâtre qui a creusé son nid en haut de la plage, notre premier nid ! Cette nuit-là, ce sont 76 œufs qui ont échappé aux mains des braconniers qui rodaient aux alentours.

Après un long combat, Caletas bénéficie aujourd’hui du statut de réserve naturelle, les 300 hectares terrestres et les 20 000 maritimes autour de la plage sont désormais un refuge pour la faune et la flore. Pourtant, chaque semaine, les équipes de volontaires sont confrontées au pillage des nids de tortues et aux ravages liés à la pêche illégale. Alertées, les autorités publiques n’agissent pas. Encore une fois les lois existent mais leur application est inexistante.

Pour la petite histoire, lors de notre visite, une équipe de tournage d’un show à sensation américain était également présente. Munis de drones, ils ont réussi à obtenir des images de pêche illégale et à mettre devant le fait accompli les responsables, tout ça bientôt sur les écrans nord-américains !

 

Les plages de San Miguel et de Costa de Oro

Samedi 21 septembre, deuxième programme, celui de la plage de San Miguel, à quelques kilomètres au nord de Caletas. Cette plage, longue de 2,5 kms, possède une station pour l’hébergement des volontaires et une nurserie pouvant accueillir jusqu’à 200 nids artificiels. La plage de San Miguel est connectée à celle de Costa de Oro, où se situe une autre antenne de Turtle Trax.

San Miguel est un petit village paisible de 200 habitants. C’est ici que l’idée de Turtle Trax est née, 16 ans plus tôt, lorsque plusieurs enfants du village se sont auto-proclamés protecteurs des tortues en empêchant le pillage des nids. Après toutes ces années, la présence de l’association à San Miguel commence à porter ses fruits, le nombre de pillage de nids ayant drastiquement chuté depuis l’année dernière. ‟ Comme quoi, il faut savoir s’armer de patience lorsque l’on mène un combat comme le nôtre, les mentalités et les coutumes ne sont pas faciles à faire évoluer ” témoigne Maddie. Certains braconniers d’hier se reconvertissent en guides naturalistes et parviennent à comprendre les enjeux autour de la protection des tortues, un très bon signe pour l’avenir du programme dans ce village.

A peine sommes-nous arrivés à San Miguel qu’un évènement très attendu se produit : la naissance de tortues marines. C’est avec une certaine émotion que l’ensemble de l’équipe observe ces petits êtres s’extraire du sable pour rejoindre l’océan, une concrétisation du travail accompli.

Libération de jeunes tortues olivâtre et capture d'images de la première nage.

A la nuit tombée, un deuxième nid s’effondre, le signe de la sortie imminente de nouveau-nés. J’ai alors eu l’opportunité de relâcher à l’océan 71 petites tortues olivâtres.

Libération de nuit de 71 tortues olivâtre.

Notre première patrouille de nuit à San Miguel a elle aussi été mémorable. Premier aller-retour sur la plage, nous ne croisons strictement rien. Nous retournons à la station, vérifions l’état de la nurserie avant d’entamer une deuxième ronde. Deux nids sont à découvert ! C’est à notre équipe de relâcher les petites tortues à l’emplacement de leur nid d’origine. Les tortues du premier nid sont relâchées à quelques pas de la station et nous emportons les autres dans un seau à 800m de là. En chemin, nous apercevons une tortue qui débute l’excavation de son nid, nous nous tenons à l’écart. La tortue se trouve en difficulté parmi les bois flottés qui l’entourent et semble sur le point d’abandonner. Stéphanie, l’assistante que nous accompagnons, s’empresse de prendre les mesures de l’animal et de noter certaines caractéristiques comme l’absence d’un morceau de carapace sur son flanc droit. La tortue abandonne son ouvrage, elle ne parvient pas à creuser son nid parmi les branchages, elle commence à rebrousser chemin vers l’océan. Stéphanie se lance à sa poursuite et parvient, non sans difficulté, à marquer sa nageoire antérieure gauche. Espérons que cette tortue puisse être observée à nouveau.

Nous nous dirigeons ensuite au deuxième lieu de relâche. Nous surveillons la course des tortues jusqu’à l’océan. Ce n’est que lorsque la dernière d’entre elles atteint l’écume que nous poursuivons la patrouille. La nuit est productive, après quelques minutes, nous observons de nouveau une tortue olivâtre creuser son nid. Nous patientons et profitons de cet instant si particulier. Julien est en charge de la récolte et du comptage des œufs. Au moment précis où la tortue marine entame sa pondaison, il se positionne derrière la tortue et façonne un tunnel afin d’atteindre la chambre des œufs. Sous la pluie, Julien récupère les œufs à mesure que l’animal les libère. Des râles rauques accompagnent chacune de ses poussées. L’effort semble interminable, et pour cause, la tortue pond un total de 100 œufs.

Julien se charge de la récolte des oeufs à l'arrière de la tortue qui pond. Un total d'exactement 100 oeufs cette fois-là. 

Les œufs et les données récupérés, nous observons la tortue recouvrir son nid selon le schéma si particulier de ‟ la danse des tortues ”. Son ouvrage terminé, elle retourne à la mer, notre patrouille se termine. Il faut maintenant placer les œufs dans un nid artificiel. D’une main d’experte, Stéphanie reproduit une chambre où elle place les 100 œufs. Il est 5h, le jour se lèvera sous peu, nous partons nous reposer.

Dernière journée à San Miguel, dernier évènement avec la naissance inespérée d’une tortue verte (Chelonia mydas). Les tortues vertes ne nidifient que très rarement sur les plages gérées par Turtle Trax. Chaque ponte de cette espèce est donc un évènement et fait l’objet d’une attention toute particulière de la part des équipes sur place. En effet, cette tortue marine est fortement menacée et ses populations à travers le monde sont en constant déclin. La situation est critique et tous les volontaires mesurent l’importance de relâcher le maximum d’individus de cette espèce. Forcés de partir vers un autre projet, nous n’assistons qu’à la naissance d’un seul individu, les autres suivront le lendemain, loin de nos objectifs malheureusement.

Eclosions d'un nid de tortue olivâtre (à gauche) et de tortue verte (à droite).

La plage de Corozalito

Corozalito se différencie des autres projets menés par Turtle Trax par l’éloignement (2 kms) entre la station des volontaires et la plage qu’ils surveillent. Il n’existe donc pas de nurserie. La plage ne s’étend que sur 800 mètres pourtant la concentration de nids y est incroyable. En pleine saison de nidification, il n’est pas rare d’observer sur cette langue de sable plus de quarante tortues en une nuit.

Depuis quelques années, les alentours de la plage de Corozalito sont soumis à des pressions constantes. De riches expatriés sont parvenus à acheter des parcelles de la zone humide adjacente et ont entamé la construction de structures hôtelières sans autorisation préalable, détruisant ainsi tout un écosystème. Au courant de la situation, Turtle Trax a investi les lieux et cherche aujourd’hui à évaluer l’activité des tortues à Corozalito. L’objectif est de démontrer aux autorités l’importance cruciale de cet endroit pour la nidification des tortues marines et donc pour leur conservation. Pour l’heure, les travaux sont suspendus mais la situation demeure extrêmement sensible. Les trois volontaires de l’équipe se relaient sans relâche pour récolter un maximum de données.

Quelques jours passés sur place suffisent à  témoigner de l’abondance exceptionnelle des tortues olivâtres venant mettre bas à Corozalito. En trois nuits, 61 nids ont été répertoriés par l’équipe de volontaires et nous avons pu observer jusqu’à trois tortues pondre, simultanément, à quelques mètres les unes des autres. Un spectacle incroyable qui témoigne du rôle clef de la plage de Corozalito pour les tortues olivâtres.

Cette énorme concentration de nids attire également les convoitises des braconniers qui font rage sur cette plage sans qu’aucune autorité n’intervienne. ‟ Parfois, on se sent démuni, lors d’une patrouille il n’est pas rare de répertorier d’avantage de nids braconnés que de nids intacts et on ne peut rien y faire. Les autorités sont au courant mais ne font rien. En tant que volontaire on ne peut risquer d’intervenir auprès des pilleurs de nids. Ce combat est difficile mais il n’est pas perdu d’avance, les naissances auxquelles nous avons assistées ensemble hier en sont le plus bel exemple ” nous confie Antoine, assistant de recherche sur la plage de Corozalito.

En plein après-midi, nous avons effectivement eu le privilège d’assister à la naissance naturelle et inattendue de 90 tortues. Leur nid, indétectable, leur a permis de passer entre les mailles des filets de la prédation et du pillage. Un moment d’espoir quand l’avenir de ces animaux semble si compromis.

En route vers l'océan.

Quel avenir pour les tortues ?

Les tortues marines comptent parmi les espèces animales les plus menacées au monde. La pêche industrielle, la pollution et le braconnage en sont les principales causes. L’homme, seul responsable du déclin massif des tortues marines s’avère être aussi la solution pour enrayer le phénomène. Nous sommes aujourd’hui les tristes témoins de la disparition quasi-certaine de la tortue luth et par ailleurs nous nous réjouissons de la réussite de certains programmes de recouvrement de populations, comme c’est le cas en Guyane et aux Antilles. Depuis le début des années 80, période à laquelle toutes les tortues marines ont été inscrites sur la liste des espèces menacées, des campagnes d’éducation sont lancées à travers le monde entier. Indéniablement, une prise de conscience globale est en route et Conserv-Action s’allie à Turtle Trax pour que cet engagement en faveur des tortues marines et des écosystèmes marins soit reconnu et défendu.

Conserv-Action et Turtle Trax discutent d’ores et déjà des termes d’une collaboration dans le but de renforcer les équipes de volontaires, de développer des activités de recherche et de donner de la visibilité à leur engagement en France et ailleurs. A terme, ce travail en commun visera à accentuer l’effort de conservation sur les plages gérées par Turtle Trax et de l’appliquer sur d’autres sites de nidification, pour que des initiatives locales conduisent à des changements globaux.

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