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Une ?pop?e simiesque, tome I

Par : Julien Chapuis, le 31 Janvier 2014 à 17:26

Le premier novembre dernier, l’Expédition Biodiversité 2013 se refermait sur son ultime chapitre, sans doute l’un de ses plus beaux. Le Panama, cet épilogue en forme d’apothéose, il est temps de vous le dévoiler. Après trois mois d’attente, nous vous invitons à partir à la rencontre des primates panaméens. Alors plus une minute à perdre, c’est une épopée simiesque qui vous attend !

Il était une fois …

Le Panama, son histoire géologique et biologique

Là où les eaux des océans Pacifique et Atlantique se confondaient autrefois, s’étend aujourd’hui une étroite bande de terre de plus de 750 km. Mais que s’est-il passé entre temps ? Moins 15 millions d’années, l’inévitable collision entre les deux continents américains s’amorce. La pression et la chaleur engendrées par cette collision sont phénoménales. Des volcans se forment, des étendues sous-marines sortent des flots conduisant à la disparition progressive de la mer d’Amérique centrale. Au cours du temps, d’immenses quantités de sédiments provenant des deux masses continentales comblent les espaces vacants entre les îles nouvellement formées. Moins 3 millions d’années, l’isthme se ferme, reliant l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, séparant l’océan Pacifique et l’océan Atlantique.

C’est le début du grand échange interaméricain. Entre les deux continents, des espèces animales et végétales entament une migration de masse qui va bouleverser les équilibres alors en place. Lama, tapir, puma, ours s’établissent au Sud alors que l’oiseau-terreur, le paresseux terrestre, le tatou et l’opossum font chemin inverse. Le corridor biologique mésoaméricain est né. Dès lors, les influences nord et sud américaines ne cesseront de se croiser et de s’entrechoquer via l’isthme.

Exemples d'espèces ayant migré d'un continent à un autre au cours du grand échange interaméricain (en vert : les espèces nord-américaines originaires d'Amérique du Sud, en bleu : les espèces sud-américaines originaires d'Amérique du Nord.).

Au confluent de ces courants, la biodiversité panaméenne s’est rapidement étoffée jusqu’à devenir l’une des plus remarquables du globe. Sous-estimée, sous-médiatisée, elle n’a pourtant rien à envier à sa voisine costaricienne avec près de 1000 espèces d’oiseaux, 255 espèces de mammifères et de multiples espèces endémiques.

Des primates et un primatologue

Les primates sont le parfait exemple de cette identité biologique panaméenne avec des espèces retrouvées ailleurs en Amérique centrale comme le singe hurleur à manteau (Alouatta palliata palliata) et le singe écureuil (Saimiri oerstedii oerstedii), d’autres originaires d’Amérique du sud comme le pinché à nuque rousse (Saguinus geoffroyi) et le singe araignée noir (A. fusciceps rufiventris) ou encore des espèces endémiques comme le singe nocturne du Panama (Aotus zonalis), le singe araignée et le singe hurleur d’Azuero (A. geoffroyi azuerensis, A. c. trabeata).

Illustrations signées par Pedro Méndez-Carvajal. De gauche à droite, le singe araignée noir du Darién (Ateles fusciceps rufiventris), le singe huleur (Alouatta palliata), le singe nocturne du Panama (Aotus zonalis), le pinché à nuque rousse (Saguinus geoffroyi).

Avec ses 9 espèces et 13 sous-espèces de singes, le Panama fait figure de pays le plus diversifié d’Amérique centrale. Difficile alors de croire que le champ de la primatologie s’y résumait encore, il y a quelques années, à une poignée d’études réalisées au cours du siècle dernier. Le constat est pourtant sans équivoque. A la fin des années 80, plus aucun scientifique ne s’intéresse aux singes panaméens. Ce n’est qu’en 2001 que la primatologie refait surface au Panama sous l’égide de Pedro Méndez-Carvajal.

Pedro Méndez-Carvajal, unique primatologue du Panama, devant la forêt de Chucanti.

  " En terme de primatologie, le Panama est la terre de tous les paradoxes. Alors que le territoire héberge la plus grande diversité de singes d’Amérique centrale, nous n’avons que très peu de connaissances à leur sujet et malheureusement, les espèces les plus menacées sont également les plus méconnues. Il était donc urgent de lancer un vaste programme de suivi, d’étude et de conservation des populations de primates peuplant les forêts panaméennes. Ce fut chose faite en 2001 avec la création de la Fundaciόn Pro-Conservaciόn de los Primates Panameños (FCPP). "

Treize ans plus tard, tout reste à faire. Pedro reste l’unique primatologue exerçant au Panama même si plusieurs personnes ont intégré la fondation. Six sous-espèces de singes sont en danger critique d’extinction et les informations nécessaires à leur protection sont encore insuffisantes. La tâche à accomplir est aussi démesurée que cruciale. Se déplacer d’un bout à l’autre du pays, travailler dans des zones difficiles d’accès et dans des conditions extrêmes, localiser et étudier des populations inconnues de la science, tel est le lot quotidien de Pedro. 

 " Le jeu en vaut la chandelle. Plus j’en apprendrai au sujet de ces animaux fascinants, plus je pourrai défendre leur cause efficacement. Les singes font partie de notre patrimoine naturel et culturel, ils sont indispensables à l’équilibre des écosystèmes forestiers, ils méritent toute notre attention et notre respect. Je m’efforce de porter ce message. " Why not choose best louboutin heren sneakers for yourself.

Le Darién, un western tropical

" Actuellement, il y a 5 sites que je visite régulièrement mais l’un d’entre eux retient particulièrement mon attention, le Darién. Premièrement car il abrite une espèce de singe endémique, extrêmement menacée et peu étudiée, l’atèle noir (Ateles fusciceps rufiventris). Deuxièmement car il s’agit d’une région qui, bien que reculée, fait face à une pression anthropique de plus en plus soutenue. " C’est en ces termes que Pedro nous invita en mai dernier à venir découvrir son travail dans la réserve naturelle de Chucantí, à l’ouest de la province du Darién. Un primatologue esseulé et ardent défenseur de la cause des singes au Panama, une zone méconnue, une espèce aussi charismatique que menacée, il n’en fallait pas plus pour nous convaincre.

Pour l’amour du risque

Les impénétrables forêts du Darién : aussi réputées pour les innombrables espèces animales et végétales que pour les forces paramilitaires et autres narcotrafiquants qui y trouvent refuge. Les mystères et les rumeurs entourant cette région sont légion. Les récits de disparition de touristes étrangers partis explorer la zone noircissent régulièrement les colonnes faits divers des journaux panaméens. L’existence de tribus indigènes au style de vie ancestral, le relatif isolement de cette zone, sa proximité avec la frontière colombienne, tous ces éléments participent au mythe du Darién où le vrai et le faux se confondent inextricablement.


A l'extême Est du Panama, la province du Darién s'étend jusqu'à la frontière colombienne.

Tous les ingrédients du parfait western sont réunis, des gentils, Barbara, Pedro et moi-même, des méchants, guérilleros, braconniers et trafiquants, un décor majestueux, l’est sauvage, la province du Darién, des indiens et même des chevaux.

Bienvenue au Far East !

NB. Et la fièvre jaune dans tout cela ? Désolé docteur, nous avons rompu la promesse que nous vous avions faite avant notre départ, nous nous aventurons bien au-delà du canal de Panama, dans une zone où le virus de la fièvre jaune est présent. Nous prenons le risque, les singes araignées noirs du Darién le méritent.

A l’assaut du Darién : mode d’emploi

Conserv-Action dans les gros titres, " deux jeunes scientifiques pris en otage par une milice dans la province du Darién ", nous ne pouvions vous infliger cela, nous avons donc pris nos précautions et activer nos relations.

1. Etre accompagné d’un panaméen connaissant la région, ses habitants et ses usages. Facile, nous partons en compagnie dePedro qui a débuté ses recherches dans le Darién en 2008.

2. Se munir d’un véhicule tout-terrain. Des routes en terre battue, des ornières, jusque là rien de surprenant, les choses se corsent quand l’on aborde les passages à gué, infranchissables durant la saison des pluies. Le temps est clément, nous traversons les premiers cours d’eau sans heurt. Il ne l’était pas les jours précédents, en atteste les dégâts sur la route devant nous. Le point n°3 du mode d’emploi est alors mis à profit.

3. Se munir d’un pilote tout-terrain. Pedro, un homme aux multiples casquettes, il franchit les routes défoncées du Darién avec brio.

4. Obtenir les autorisations d’entrée dans la province du Darién. Une histoire de relations, un coup de fil de Guido Berguido, propriétaire de la réserve naturelle de Chucantí que nous partons visiter et nous voici munis de nos sésames.

5. Passer les contrôles militaires (sans payer de pot-de-vin). Les points n°1 et n°4 sont ici sollicités. La proximité avec la frontière colombienne conduit à des contrôles poussés. La voiture est fouillée, les raisons de notre venue sont questionnées, nos passeports et nos autorisations sont épluchés et enregistrés. La présence de Pedro facilite les choses et en évite d’autres.

6. Trouver une monture. Pour pénétrer les épaisses forêts du Darién il n’est plus question de voitures ou même de motos, place au cheval, l’Expédition Biodiversité 2013 plus écologique que jamais. En selle !

20/10/13 : la chevauchée de tous les dangers 

Onze heures, nous atteignons le village de Torti, point de départ de notre périple dans le Darién. La voiture placée en sûreté, Pedro se met en quête du campecino (paysan) en charge de nos montures. Ses va-et-vient ne présagent rien de bon. " Les chevaux sont là mais pas leur propriétaire. " Nous attendons. Le soleil atteint son zénith, déjà midi. Le campecino fait finalement son apparition, il s’appelle Arcadio. Jeune, l’allure débraillée et l’air hagard, il se délecte du morceau de bifteck que Pedro lui a ramené. Nous patientons. Dernière bouchée, Arcadio part préparer les chevaux. Nos paquetages sont placés dans des sacs de jute, les sacs sont reliés deux à deux. Tapis, selle, licol, nos montures sont équipées. Le matériel est vétuste, les chevaux faméliques. Arcadio ajuste les sangles, équilibre les charges. Treize heures trente, nous sommes prêts à partir, jusqu’au bout l’Amérique centrale aura éprouvé notre patience.

Un équipement vétuste.

Le plus grand cheval pour Barbara, le plus petit pour Pedro, c’est donc le modèle intermédiaire qui m’est assigné. Quelques doutes, une légère appréhension, rien d’anormal à cela, nos dernières expériences équestres remontent à l’enfance. Barbara, 12 ans, chute et voit son cheval s’enfuir, Julien, 5 ans, monte un poney… et devant nous se profile une chevauchée de 4h.

Trois cavaliers émérites.

Le temps est radieux, le départ laborieux, les chevaux n’avancent pas et quand ils n’avancent pas, ils broutent. Arcadio fait étalage de ses talents bâton en main… Toujours aussi réticents, les chevaux stoppent devant chaque obstacle. Arcadio ne se ménage pas. Après des parcelles de maïs et de manioc, nous traversons maintenant le lit d’un cours d’eau. Nous maîtrisons peu à peu nos montures, leur épargnant les interventions musclées d’Arcadio. Le sentier s’enfonce dans une épaisse végétation, mélange d’hautes herbes et d’arbustes. Un point de vue se dégage, " le cerro Chucantí, c’est notre destination. " nous annonce Pedro avec enthousiasme. Le décor est troublant, tissé de l’opposition dérangeante entre des collines dénudées servant au pâturage et des collines verdoyantes recouvertes par un épais manteau forestier.

Des paysages profondément opposés, pourtant similaires dans le passé.

Le temps s’assombrit, je me demande si nous arriverons bientôt à la station. " Dans 3h, 3h30. " L’expression sur mon visage suffit à Pedro pour comprendre que j’accuse le coup. A cause d’étriers trop courts, des crampes s’emparent de mes jambes, déjà. Il faut accélérer le rythme, Arcadio s’en charge, poussant les chevaux à partir au trot. Rapidement, nous rejoignons les terres agricoles aperçues plus tôt. De grandes étendues herbeuses, complètement déboisées, d’où quelques clôtures émergent et empêchent au regard de se perdre dans l’horizon. Là, juchés sur nos destriers, à l’assaut des grandes étendues sauvages, nous nous regardons le sourire au coin des lèvres et une même pensée en tête. Nous nous imaginons héros d’un western aux accents tropicaux.

Les grandes étendues sauvages du Darién.

 

Pedro, primatologue de renom trônant sur son cheval aux dimensions " poneyesques ".

Le temps presse, la pluie se dirige droit sur nous. Son écho dans la vallée en contrebas résonne férocement. Le vent tombe. Ce n’est pas une simple pluie, c’est une tempête tropicale qui approche. Nous nous préparons en conséquence. Trop tard, une pluie diluvienne s’abat sur nous. La foudre frappe à tout rompre. Qu’il semble loin l’ardent soleil du début d’après-midi. Qu’elle semble loin la plaisante ballade à cheval.

La pluie approche.

Mi-parcours, la chevauchée de tous les dangers débute. Le déluge bouleverse la physionomie du terrain et contrarie notre progression. La boue devient bourbier. L’eau ruissèle à toute allure dans les dévers. Les roches glissent. Les chevaux sont exténués. Le sentier s’escarpe encore d’avantage. L’inquiétude nous gagne. L’inclinaison est trop importante, ils vacillent, leurs pattes arrières chancèlent. Ils menacent de nous faire chuter. Le cheval de Barbara dérape, il s’effondre mais parvient finalement à se redresser. Il n’y a plus le choix, il faut descendre de selle, continuer à pied et tirer nos montures. Nous atterrissons dans une épaisse glaise de 30 cm. Nos chaussures s’en remplissent. La tempête fait rage. L’eau dévale la pente et vient nous heurter. Nous chutons à plusieurs reprises. Le haut de la colline paraît inaccessible. Là-haut, nous reprenons notre souffle, nos esprits. En bas, un torrent se déchaîne. Il faut le traverser. Nous craignons pour notre matériel, pour notre vie. Les chevaux stoppent. Ils ne veulent pas traverser. Nous prenons les devants, le courant est puissant. Nous avançons avec prudence, un faux pas et nous serions emportés. Un par un, nous posons pied sur la rive opposée. Une accalmie, nous remontons à cheval. Les collines et les vallées se succèdent. Le paysage est à couper le souffle. La forêt de Chucantí nous tend les bras, emplie des promesses d’une rencontre avec l’atèle noir du Darién. Nous y sommes presque.

Bienvenue au Far East !

Chucantí est en vue !

L’orage gronde de nouveau. Il faut se hâter. Il nous reste trois gués à franchir. Nous passons le premier sans difficulté. Le deuxième, c’est une autre affaire. D’un coté des rapides, de l’autre une cascade, nos chevaux paniquent. Poussés par le courant, ils se rapprochent dangereusement de la chute d’eau. Rênes à gauche, nous rétablissons leur course et parvenons à rallier la berge. Nous avançons vers le dernier gué, une formalité. Un panneau " Reserva natural privada de Chucantí ",  nous pénétrons les limites de la réserve, nous nous enfonçons dans la forêt tropicale.

L'épaisse forêt tropicale de Chucantí.

La pluie s’intensifie, une dernière ascension et nous atteindrons la station. Les chevaux ne répondent plus, ils s’embourbent dans le sous-bois détrempé. Nous finirons à pied. Nous progressons à pleine jambe dans un mélange de boue et de feuilles mortes. Pedro nous met en garde. " Soyez prudents, les serpents sont nombreux et très actifs par ce temps. Lors de ma dernière visite, j’ai failli marcher sur un fer-de-lance*. " Difficile de maintenir sa vigilance tant le terrain est difficile. Nous suivons les pas de Pedro. Nous nous frayons un chemin à travers la végétation. Une cabane, elle est désaffectée, fausse joie. Nous continuons, des marches en bois, nous touchons au but. Dix-sept heures trente, nous parvenons à la station de Chucantí après quatre heures d’un périple aussi éprouvant que mémorable. Frigorifiés, fatigués, nous tournons nos pensées vers le lendemain et les cimes de la forêt de Chucantí.

La suite vous attend dans le tome II de l'Epopée simiesque !

* : souvenir partagé par Barbara (pour découvrir ou redécouvrir ce récit, il vous suffit de cliquer).

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