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Chronique d'un ballet coloré : épisode 1

Par : Julien Chapuis, le 10 Avril 2014 à 16:17

Globe-trotter ? oui, mais casanier !

En Camargue, les regards des promeneurs ont souvent la chance de rencontrer, au détour d’un chemin sillonnant les marais, de jolies boules de plumes roses perchées sur de longues pattes. Vous l’aurez compris, l’animal à l’honneur de cette chronique n’est autre que le Flamant rose (Phoenicopterus roseus). Cet oiseau à la couleur si particulière représente aujourd’hui, avec le taureau noir et le cheval blanc, l’une des espèces emblématiques de cette région.

Présent sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, il occupe d’autres lieux de villégiature en Afrique du Sud, en Afrique de l’Est ou encore en Asie mineure. Deux options s’offrent à lui, soit il décide passer sa vie à proximité de son lieu de naissance, soit il endosse son équipement de voyageur et effectue chaque année des milliers de kilomètres entre ces différentes contrées.

Danseur de ballet, chef de chantier et nourrice  

Chaque hiver, lors de la période de parade et de reproduction, les Flamants roses se regroupent en certaines zones. Un ballet coloré débute alors et anime les différents groupes. Tête dressée, marche effrénée, ailes pourpres déployées, vocalisations rythmées…, les comportements ritualisés s’enchaînent afin d’attirer l’attention d’un ou d’une futur(e) partenaire.

Crédit : Thierry Riols

Au début du printemps, des couples se forment et s’accouplent, cette union durera un an. Les semaines passent, les Flamants se regroupent progressivement sur des îlots, à l’abri des prédateurs terrestres. Ils troquent alors leur costume de ballet pour celui de chef de chantier. A l’aide de leurs becs, chaque couple construit un nid, sorte de monticule de boue séchée, où est déposé un seul et unique œuf. Ce dernier sera couvé par les futurs parents jusqu’à la naissance du poussin, 30 jours plus tard.

Les poussins naissent recouverts d’un duvet gris clair, couleur conservée trois années durant. La parure chatoyante si caractéristique de cette espèce n’apparaîtra que plus tard, grâce à une consommation intense d’algues et de crustacés. Dès les premiers signes d’émancipation, les poussins sont regroupés en crèche au sein de la colonie. La surveillance de la crèche au cours la journée se réduit peu à peu et les adultes  concentrent leurs efforts sur l’approvisionnement alimentaire des jeunes qui se déroule à la tombée de la nuit.

 

A deux plumes de la catastrophe …

Considéré comme espèce menacée (statut UICN : LC), le Flamant rose bénéficie d'une protection à l’échelle internationale et d’efforts conservatoires soutenus au niveau de l’Union Européenne. Les menaces qui pèsent sur le Flamant rose sont majoritairement liées à son habitat : destruction et fragmentation des zones humides, perturbation des niveaux d’eau qui impacte directement leur succès reproducteur.

A titre d’exemple, à la fin des années 60, les Flamants roses ont cessé de nidifier en Camargue, éveillant l’inquiétude des chercheurs de la Station Biologique Tour du Valat. Ces derniers ont alors décidé d’initier un programme dédié à leurs nouveaux protégés. Ce centre de recherche, créé en 1954 par Luc Hoffman en bordure de l’Etang de Vaccarès, œuvre depuis pour la conservation des zones humides méditerranéennes et des espèces associées. Par le biais de projets pluridisciplinaires sur la faune et la flore, les scientifiques de la station  cherchent à favoriser le dialogue entre les divers usagers des zones humides camarguaises.

 

L’homme comme unique solution

Mais revenons à nos oiseaux roses, le " Programme Flamants " a débuté par la construction d’un îlot comprenant 500 nids artificiels sur l’étang du Fangassier et par la pose de bagues aux pattes des oiseaux. La création du site de nidification se révèle être un franc succès. Depuis 1974, les Flamants ont (re)pris leurs habitudes à Fangassier et, chaque année, une colonie de 10 000 couples occupe les lieux lors de la période de reproduction. Le baguage, débuté en 1977, permet quant à lui de suivre différentes populations  et apporte de précieuses informations concernant l’espèce : ses déplacements, sa durée de vie, sa fréquence de reproduction, ses sites d’alimentation… Mieux connue, cette espèce est ainsi mieux protégée par des actions de conservation adaptées et ciblées.

 

En Camargue, le baguage des poussins se déroule chaque année lors d’une matinée estivale. Au petit jour, les jeunes flamants sont rassemblés au sein d’un corral et dans une joyeuse cacophonie. Chaque année, ce sont 600 à 900 poussins (l’équivalent de 7 à 30% de la crèche) qui sont capturés avant leur envol puis bagués. Deux bagues sont posées, une sur chaque tibia, l’une assez grosse en plastique jaune ou blanc, l’autre plus petite et en métal. Les bagues comportent un code alphanumérique unique pouvant être lu à distance, évitant un éventuel stress de recapture. En parallèle du baguage, les " manipulateurs " réalisent des mesures (taille, poids) ainsi que des tests comportementaux.

A gauche : corral pour le baguage des jeunes flamants ; à droite : baguage et mesure d'un flamant.

Depuis 2002, la lecture à distance des bagues est informatisée et les données compilées dans une base, nommée Réseau Flamant, commune à différents pays (Algérie, Chypre, Espagne, France, Italie, Mauritanie, Tunisie et Turquie). Chercheurs, ornithologues, naturalistes, curieux… tout le monde peut participer à cette collecte de données. Ainsi, le partage des informations relatives aux individus et aux populations de Flamants roses offre une source d’informations essentielle à la compréhension de cette espèce et à sa conservation.

A très bientôt pour la suite des aventures des Flamants bagués de Camargue !

Ludmila Terres (pour découvrir son portrait, c'est par ici)

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